• Eric Mwine-Mugaju est un journaliste indépendant

Regard d'un Ougandais sur la situation post conflit du Burundi et du Rwanda


Présidents Pierre Nkurunziza et Paul Kagame

Alors que le Burundi et le Rwanda célèbrent leurs 57 ans d’indépendance le 1er juillet, comment deux pays qui ont presque une même histoire et presque les mêmes dimensions se sont-ils aujourd’hui retrouvés dans des situations aussi radicalement différentes?

Le 1er juillet, le Burundi et le Rwanda célèbrent leur fête de l'indépendance. À première vue, très peu de choses différencient les deux pays.

Les deux pays voisins partagent la même histoire et sont culturellement presque identiques. Mais a la veille de leur 57ème anniversaire, ils ne pourraient pas être plus différents qu'ils le sont aujourd'hui , en particulier sur le plan socio-économique.

On pourrait supposer que la soi-disant graine créatrice de la croissance économique d'après-conflit qui a germé au Rwanda après 1994 aurait pu aussi s'épanouir facilement au Burundi. Après tout, ces deux états ne sont pas une création de colonialistes mais des royaumes bien établis et bien structurés avant l'arrivée des Allemands et des Belges. Ils partagent une composition ethnique similaire: Hutu, Tutsi et Twa.

Comment ces deux pays peuvent-ils partager autant mais être pourtant si différents?

Le Rwanda se fait attribuer le surnom de «Singapour de l’Afrique» tandis que le Burundi est un État défaillant. Le Rwanda a le Président Paul Kagame, un "dirigeant visionnaire" qui a tiré le pays du bord de la destruction totale, ce qui en fait aujourd'hui un modèle pour le relèvement après la guerre.

Le Burundi a le président Pierre Nkurunziza, un démagogue obsédé par ses talents de footballeur qui se considère comme une divinité; et qui pour gonfler son ego s’est fait baptiser«guide suprême éternel» du pays.

Bien que l'efficacité d'un État se mesure généralement à ses résultats, ce sont les facteurs favorables qui importent réellement. Ainsi, la compréhension des résultats en matière de développement ne peut se limiter à l’analyse du volume de l’aide, de la configuration ethnique et de l’identité des donateurs ou de l’autocratie de l’État.

Les élites locales burundaises et rwandaises ne sont pas exactement des «agents libres», elles sont largement façonnées et contraintes par des structures et des histoires. Ce ne sont certainement pas de simples pions de puissants donateurs et de leurs agendas.

Président Paul Kagame du FPR serre la main de Hussein Radjabu alors patron du CNN-FDD

Les conséquences du crash de l’avion qui a coûté la vie aux présidents rwandais et burundais, en 1994, ont été déterminantes pour les trajectoires de développement disparates de ces deux nations. Le Front patriotique rwandais (FPR), dirigé par Kagame, et le Conseil national pour la défense de la démocratie - Forces de défense de la démocratie (CNDD – FDD), dirigés par Nkurunziza (à partir de 2005), ont vu le Burundi se voir attribuer le label de "faux jumeau" contre un frère plus réussi, le Rwanda.

Environ 500 000 Burundais ont fui vers les pays voisins depuis 2015 quand Nkurunziza a annoncé son intention de briguer un troisième mandat. Le Rwanda est pacifique depuis 1994 et rêve même d’atteindre le statut de pays à revenu intermédiaire d’ici 2020.

Dans le récent rapport du conseil norvégien pour les réfugiés, les crises de déplacement au Burundi sont classées au quatrième rang des pays les plus négligés au monde, derrière la République centrafricaine, la République démocratique du Congo et le Cameroun, en raison du manque d'attention des médias.

L’attention des médias internationaux sur le Rwanda en tant que «chéri des donateurs d’aide» et la description souvent présentée du Burundi comme «orphelin de l’aide» n’expliquent peut-être pas la réalité complexe des deux pays.

Les différences actuelles sont davantage liées à la manière dont les conflits se terminent et aux legs qu’ils laissent derrière eux. Plutôt que de considérer l'aide comme un facteur exogène, entraînant des résultats de développement particuliers, le rôle de l'agence locale est important ici.

Après le crash de l'avion en 1994, une guerre civile a éclaté au Burundi, mais ses institutions sont restées intactes, tandis que le Rwanda est tombé dans un génocide et que toutes ses institutions aient été complètement brisées.

Malgré la lourde tâche de devoir tout reconstruire, le Rwanda est sorti d'un conflit avec une idéologie bien articulée. Les combattants du FPR, sous Fred Rwigyema puis Kagame, étaient bien entraînés et très disciplinés. Influencés par les idées et les structures du Mouvement de résistance national de Yoweri Museveni en Ouganda et d’autres mouvements révolutionnaires tels que le Frelimo du Mozambique, ils ont fait davantage appel aux médias, aux donateurs et aux universitaires avec leur langage de libération et de développement, dont Kagame allait devenir le maître.

Contrairement au FPR, le CNDD – FDD du Burundi a ses origines dans une faction dissidente du parti qui avait remporté les élections de 1993. Cela signifie que si le CNDD – FDD et le FPR étaient tous deux des mouvements rebelles cherchant à influencer et à s'approprier le pouvoir de l'État, il s'agissait d'organisations très différentes. Le CNDD – FDD était constamment affecté par les désertions et les réalignements en fonction des opportunités alternatives offertes aux dirigeants et aux combattants.

A cela s'ajoute la concurrence d'autres mouvements hutu aux voix opposées, il était et reste encore plus difficile pour Nkurunziza d'être le seul maitre du jeu. Ce qui explique sa virulence contre le parti de son rival du temps des maquis - Agathon Rwasa.

Une fois que le FPR a pris le pouvoir, ils n'ont pas été confrontés à la concurrence d'autres factions tutsies. Bénéficiant d'un contrôle plus centralisé sous le FPR, Kagame a acquis un quasi-monopole sur l'information et la production de connaissances sur l'histoire du génocide. Le FPR utilise le langage de l'unité et de la reconstruction, ce qui a toujours bien résonné auprès des institutions de développement.

Même avec un accord d'Arusha inclusif, l'hypothèse selon laquelle un pouvoir partagé plairait aux donateurs n'a jamais existé ni favorisé le Burundi. Le CNDD – FDD sous Nkurunziza n’a jamais été en mesure de formuler un récit qui résonne avec les opposants et les institutions qui donnent l'aide au développement.

Pour illustrer la banalité avec laquelle, Pierre Nkurunziza dirige le pays, en 2018, à l'occasion de la fête du Travail, au mépris d'une cérémonie visant à honorer la main-d'œuvre du pays, Nkurunziza a récompensé sa fille de 12 ans pour son comportement exemplaire à la maison. Des gestes qui peuvent paraître banales ou peuvent même être appréciés par la masse paysanne burundaises contribuent a l’édification d'une image qui ridiculise le pays auprès des anciens partenaires.

Faible, avec une capacité limitée à mobiliser des revenus et un mécanisme de responsabilité inexistant, il a instauré une "taxe électorale" et chargé une milice Imbonerakure ("ceux qui voient loin") de la collecter et de brutaliser les dissidents.

Ses observateurs ne seraient pas surpris s’il essayait la tactique la plus audacieuse employée auparavant par Joseph Kabila - réclamant un manque d’argent pour annuler les élections et rester au pouvoir.

Le bilan lamentable de Nkurunziza, à l’ombre de son voisin du nord plus performant, signifie que même s’il a décidé d’avoir un «ennemi» similaire au Rwanda, en interdisant à la BBC d’enquêter sur des atrocités, il reste impopulaire.

Le degré important de similitude entre le Burundi et le Rwanda ne devrait pas effacer certaines différences historiques importantes. Le Rwanda étant plus centralisé que le Burundi, le roi burundais délégua le pouvoir aux chefs régionaux, principalement des Tutsis, mais dut faire appel aux Hutu et aux Tutsi de temps à autre. Les élites burundaises post-indépendance, en particulier le gouvernement actuel, ont été incapables d'exploiter une telle inclusivité (comme le faisaient les rois).

La gestion de son histoire et les relations internationales ont permis au Rwanda de s'imposer. En tant que leader doté d'une idéologie, Kagame défend ses idées. Accusé d’être allergique aux critiques, il a géré les relations toxiques précédentes entre le Rwanda et la France, qui réexaminent conjointement le rôle de la France dans le génocide.

Malgré sa taille moins imposante, le Rwanda peut se permettre d’être décisif, par exemple en fermant sa frontière avec l’Ouganda. Lorsque Nkurunziza accuse le Rwanda de s’ingérer dans ses affaires internes, on lui rappelle rapidement que ce sont ses voisins qui ont négocié l'accord qui l'a amené au pouvoir.

Incapable d'exercer une influence dans la région, le Burundi a échoué en raison d'une mauvaise gestion de son héritage historique et de ses relations politiques plutôt que d'un manque d'aide.