• Docteur Gerard Birantamije

La France, encore ?


Professeur Gérard-Birantamije

Je ne vais pas me faire rajouter à la longue liste des burundais, des activistes, des politiciens en exil ou encore des diplomates, ayant pu s’exprimer sur la reprise par la France de sa coopération bilatérale avec le régime burundais.

Je ne vais pas non plus revenir sur les différents pays ayant repris ou n’ayant même pas rompu ladite coopération pour des raisons multiples et avec des fortunes diverses. Je vais juste écrire quelques lignes pour dire ce que je pense de cette reprise. Loin de convaincre les uns et les autres.

Je vais m'appuyer sur deux registres pour soutenir mon propos : le réalisme politique et l’éthique politique. Autrement dit, ma question est la suivante : la France au regard de la situation politique et sécuritaire au Burundi devrait-elle reprendre sa coopération bilatérale? Ma réponse est simple: Non et oui. Non sur le plan de l’éthique politique. Oui sur le plan du réalisme politique!

1. Non, la démarche française est hâtive et erronée sur le plan de l’éthique politique

Est-ce l’émotion festive d’un bon souvenir éternel de la prise de la Bastille des inégalités ou le fait d’un merveilleux Bacchus sorti des cuves ardentes de de la Brarudi qui a eu le dernier mot sur les pratiques diplomatiques comme cela transparaît dans le discours de l'Ambassadeur de France au Burundi? La France de la transparence avait pu tout de même avaler l’élixir d’ « ubugumyabanga, ( i.e « garder le secret jusqu’au bout )».

En tout cas bien de Burundais surtout ceux en exil peinent à comprendre comment la France de la « Déclaration légendaire des Droits de l’homme » ait pu descendre si bas ? C’est cela la dimension éthique qui est mobilisée par différents commentaires sur cette décision restée longtemps à l’abri des regards. Tant mieux.

Mais en fait, le comble est qu’elle a oublié que la politique est appelé de plus en plus à devenir éthique. A fortiori, la campagne de Macron aura porté sur cet aspect, même si « dire » n’est pas toujours « faire ». Et à ce sujet, je trouve que la décision prise par la France est hâtive et erronée. Pour deux raisons principales.

La première est subjective : la France via ses émissaires connait tout sur le Burundi : les violations graves des droits de l’homme, les injustices, l’intolérance politique, les emprisonnements abusifs, les lois « taillées » sur mesure; les poursuites judiciaires politiquement motivées, les sanctions internationales, etc. Bref, la France en sa qualité de « pen holder » au niveau des Nations Unies, n’aurait pas renoncé à ses valeurs, à ses positions exprimées depuis 2015, à son éthique politique.

Ils sont nombreux les Burundais qui voient finalement dans cette position, un soutien explicite à la dictature ; un boulevard à l’impunité, un bonus aux criminels présumés, etc. Cela me rappelle l’ouvrage de Peter Uvin sur le Rwanda de la décennie 1980 -L’aide complice- qui montre que les bailleurs de fonds et les différentes coopérations ont financé l’avènement du crépuscule au Rwanda .

La seconde raison est plus symptomatique de cette aide complice. La France a choisi d’appuyer l’armée. Nul n’ignore la place de l’armée dans toutes les démocraties étriquées pour ne pas parler de "démocrature". Ce soutien ne viens pas au moment opportun quand on analyse surtout la place de l’armée dans la répression observées depuis 2015.

Si le discours de la France est de renforcer les capacités de l’armée burundaise dans les opérations de maintien de la paix (OMP), il aurait fallu évaluer le rôle joué par les revenants des OMP africaines et onusiennes en matière de sécurité interne. En outre et pour rappel, beaucoup d’organisations (locales et internationales) ont fustigé la participation dans les OMP comme étant une récompense de ceux qui s’étaient illustré dans la répression.

Quid si demain ceux qui seront envoyés dans ces Ecoles d’élite militaire ne sont que les seuls thuriféraires du système politique que Macron appelle de tout vœux au dialogue? Dans ce cas la France rendrait un très mauvais service. Et c’est à ce niveau précis que l’éthique politique interpelle. Ce qui compte ce n’est pas tant l’argent donné ni la manière de le donner, mais le geste hautement politique posé. Certes, au moment où les Burundais s’y attendent le moins. Je ne pipe mot sur l’engagement de la France vis-à-vis des résolutions de l’UE. Une question éthique se pose avec acuité.

2. Oui, la France a raison de reprendre la coopération avec le Burundi

La France, en Etat souverain, a le droit et le devoir de reprendre sa coopération avec le Burundi. Si ses intérêts politiques, économiques, voire idéologiques s’y prêtent. Rien d’anormal, rien de contre-nature. Ceci est aussi valable pour le Burundi ou pour n’importe quel autre pays du monde.

Et c’est ce qui transparaît d’abord à travers les intentionnalités profondes de la Lettre du Président Macron à son homologue burundais le jour des 57 ans de l’Indépendance du Burundi, et ensuite dans les explications qui sont données à travers le discours d'annonce. « La France a tendu la main aux autorités burundaises », nous dit M. Delahousse. Il s’agit d’une reprise du dialogue politique, le point d’orgue des conditionnalités de l’aide au développement des pays occidentaux.

Le choix du moment tout comme celui des domaines d’intervention reste souverain. La France estime que c’est le moment de tendre la main (encore faut-il que cette main soit saisie) aux autorités burundaises pour deux raisons principales que nous trouvons dans la correspondance du chef de l’Etat français : « (...) La France sera à vos côtés lors de cette échéance majeure, qui sera une occasion de renforcer votre dialogue avec l’opposition et l’ensemble des forces vives de la société burundaise.

Votre décision de ne pas vous représenter à un nouveau mandat en 2020, ainsi que l’agrément donné au Congrès National de la Liberté sont autant de mesures qui témoignent de votre engagement en ce sens. Cette dynamique positive doit désormais être poursuivie en assurant à tous les partis politiques un accès équitable et juste au scrutin, en garantissant l’ouverture de l’espace démocratique et en faisant respecter les droits civils et politiques de tous les Burundais ».

Voilà tout est bien dit. Cette correspondance est on ne peut plus réaliste. L’objectif visé est là. Il est clair comme l’eau de la roche. La crise a trop duré. Le bout du tunnel, ce sont les élections de 2020. Il faut encourager les détenteurs du pouvoir sous le coup des sanctions de l’Union européenne (donc de la France aussi) à avoir les « yeux doux » envers leurs oppositions. Et il faut y croire. Le CNL a été agréé et Nkurunziza ne se présentera pas, encore. Signes avant-coureurs de l'ouverture de l'espace démocratique ?

La France est réaliste, certes, mais sur le plan, tout au moins, du réalisme politique, le retour à la coopération bilatérale, avec un régime décrié quatre ans durant, est un signe qui ne trompe pas. La France a scruté à la loupe l’évolution de la situation au Burundi depuis le très controversé troisième mandat. Contrairement à ceux qui disent que la France n’a jamais cessé de soutenir le régime de Bujumbura, je pense plutôt qu’elle a agi de manière réaliste au regard des tergiversations et des luttes internes aux oppositions ( politiques et citoyennes ) contre le troisième mandat et le régime en place.

Cela me rappelle un vieil adage rundi «Wanka gusaba umubi, umwiza ntagusange» ( ma traduction littérale, « tu refuses de faire allégeance au méchant, et tu rates le gentil »). Il n’y a aucun doute, la France est au courant des violations graves des droits humains que tous les rapports étayent. Mais il n’y a presque pas d’alternative. Les oppositions brilleraient par manque d’un véritable projet de société rassembleur, démocratique et décomplexé. Cet absence d’alternative dicte au bout du compte cette démarche d’encourager « toute dynamique » considérée comme « positive » même si cela peut être un leurre.

La France est réaliste. Plutôt la stabilité que la démocratie. Il faut amadouer le régime pour sauvegarder ce qu’il y a à sauvegarder. Mais au font ce geste devrait en principe interpeller l’ensemble des forces vives de la société burundaise dont fait mention le président Macron. Quand on n’a pas ce qu’on veut on se contente de ce qu’on a, dit-on. Quel type de dialogue faut-il promouvoir ? Entre quels protagonistes? Dans quel rapport de force ? Sur quoi dialoguer ? Le troisième mandat ? L’Etat de droit ? Ce sont toutes ces questions pendantes qui dictent ce genre de comportements considérés comme atypiques des partenaires et amis du Burundi ou tout simplement des entrepreneurs politiques à l’échelle global.

ll n'y a point de doute, demain, d’autres pays vont lui emboîter le pas officiellement, surtout que certains pays n’ont jamais arrêté la coopération. Certains projets de coopération venaient de démarrer en 2015 et impliquaient des investissements surtout dans le domaine du développement des infrastructures notamment (cas des marchés en Mairie de Bujumbura avec l’UE, construction des bureaux de la Cour Constitutionnelle avec le DSS, etc.). Et Ils se comptent par dizaine voire centaine.

Ils ont continué comme si de rien n’était, comme si les Burundais fuyaient la paix pour reprendre l’expression à la mode. Autant dire que ce geste qui énerve devrait en principe nous interpeller sur l’avenir de ces nombreux burundais sacrifiés à l’autel d’une crise politique qui se métamorphose constamment. Ces différents acteurs qui se disent outrés par cette reprise devraient aussi se remettre en cause. Ils ont alimenté la radicalisation du régime. Et la sortie, pour la France comme pour les autres pays, se dessine avec les élections de 2020, faute de mieux. Une page sera tournée. Et la France le veut ainsi.

Enfin, avec cette crise de confiance au regard du dialogue politique avec les bailleurs traditionnels, de nouveaux arrivants dans le domaine de la coopération avec le Burundi sont nombreux et, d’autres veulent confirmer leurs assises et renforcer leurs acquis. Le monde de la coopération est féroce tout autant que le monde de la politique. A plus fortes raisons, lorsque ceux qui arrivent n’exigent rien en termes de dialogue politique.

Eux, ils ont leurs propres agendas, ils trouvent un partenaire. Pourquoi la France ne se hâterait pas à garder son statut «pen holder» qui n’est pas une moindre chose dans le domaine des relations internationales? Après tout, la coopération c’est aussi l’exportation des normes. Qu’est-ce qui dit à la France que l’emprise chinoise, russe ou turque ne va pas pousser au remodelage du système électoral, du système politique et du paysage institutionnel, y compris à l'armée ?

Dans ce cas vous comprendrez avec moi que la carotte vaut mieux que le bâton

#France #CNDDFDD