La crise humanitaire au Burundi: une vérité qui dérange le parti au pouvoir

20/08/2019

Un jeune garçon vivant à la campagne au Burundi dans une pauvreté extrême, debout près de sa maison de terre pendant la saison des pluies. Photo : Martine Perret. 24 octobre 2005 

 

 

Moins d’une année avant l’élection présidentielle au Burundi, des fonctionnaires des organisations humanitaires œuvrant au Burundi et des analystes politiques déclarent que le parti au pouvoir semble avoir une et une seule préoccupation: projeter une image de stabilité tout en minimisant l’ampleur d’une épidémie de paludisme, de pénuries alimentaires et d’une violence politique croissante.

 

Le Burundi sortait de plus d'une décennie de guerre civile avant de sombrer dans une autre crise en 2015, lorsque le président Pierre Nkurunziza a décidé de se présenter pour un troisième mandat controversé. Plus de 1 200 personnes ont été tuées lors de la répression gouvernementale contre les manifestants et 350 000 personnes sur plus de 500 000 qui avaient fuit le pays restent actuellement hébergées dans des pays voisins.  

 

Bien que Pierre Nkurunziza ait déclaré qu’il ne se présenterait pas à un quatrième mandat, l’année dernière, un référendum a approuvé la modification de la constitution pour étendre la durée du mandat présidentiel, éliminant ainsi l’obstacle juridique à son maintien au pouvoir jusqu’en 2034, s'il décidait de se représenter candidat a sa propre succession. 

 


«Le gouvernement repousse les pressions internationales [pour être proactif], essayant de convaincre les acteurs internationaux que tout va bien», a déclaré Nelleke van de Walle, directrice de projet adjointe pour l'Afrique centrale à l'International Crisis Group.

 

«Pendant ce temps, la population souffre en silence. La répression contre l'opposition se poursuit, le gouvernement serre ses citoyens déjà durement pressés et ne répond pas aux besoins humanitaires fondamentaux ».

Le Burundi est aux prises avec plus de 5,5 millions de cas de paludisme confirmés sur une population de 11 millions d'habitants. Plus de 1 800 personnes sont décédées depuis le début de l'année, soit à peu près autant que le nombre de victimes de l'épidémie d'Ebola en République démocratique du Congo voisine. 

Le gouvernement a été instamment prié de déclarer l'épidémie de paludisme, ce qui ouvrirait la porte à une assistance internationale accrue. Au contraire, selon les travailleurs humanitaires, le gouvernement limite les informations relatives à la santé aux partenaires humanitaires.

 

Interrogé via WhatsApp sur les raisons pour lesquelles une épidémie n'avait pas été déclarée, le ministre de la Santé, Thaddée Ndikumana, a déclaré: «Tout ce dont vous parlez est faux!». La communauté internationale soutient les efforts du ministère de la Santé pour contrôler la propagation du paludisme, en aidant à la distribution de moustiquaires et à l’achat de médicaments, mais les agents de santé estiment qu'il reste encore beaucoup à faire, notamment en matière de prévention et de contrôle des moustiques.

 

«Actuellement, les ressources sont insuffisantes », a déclaré Walter Kazadi Mulombo, chef de mission de l'Organisation mondiale de la Santé au Burundi. Il a averti que les humanitaires devaient «agir rapidement» et ne pouvaient attendre la déclaration officielle d’une épidémie.

 

Le pays a faim aussi

 

Outre le paludisme, le Burundi subit également les effets d'une crise alimentaire provoquée par la sécheresse. Le gouvernement doit encore approuver les conclusions d'un rapport d'avril sur la sécurité alimentaire publié et adopté par l'ONU et d'autres agences d'aide.

 

Ce rapport a révélé que plus de 1,6 million de personnes, soit 15% de la population, avaient besoin d'une aide alimentaire immédiate, avec 291 000 personnes  au niveau d'urgence. 

 

Un responsable d'une ONG, qui a requis l'anonymat en raison de la délicatesse du travail de son organisation au Burundi, a déclaré que le refus d'approuver le rapport s'inscrivait « dans le contexte global de nouvelles mesures restrictives» du gouvernement sur l'analyse de la sécurité alimentaire, ce qui pourrait compromettre toute provision d'aide et la réponse humanitaire.

Le Burundi a déjà une prévalence de malnutrition chronique la plus élevée au monde, avec 56% d’enfants souffrant d’un retard de croissance, selon l’ONU.

Marie, une mère de 44 ans qui a préféré ne donner que son prénom, a déclaré qu'elle avait à peine assez de nourriture pour nourrir ses 12 enfants. «Ils vont souvent à l'école sans manger», a-t-elle déclaré.Il y a deux ans, elle et son mari ont pu cultiver pendant la saison sèche, après la récolte principale de février, mais les températures de plus en plus chaudes brûlent les cultures dans les champs. «C'est frustrant quand le gouvernement ignore nos problèmes», a-t-elle déclaré.

 

Le premier vice-président Gaston Sindimwo a déclaré  que l’insécurité alimentaire était un problème «répétitif». Tout en reconnaissant l’impact du réchauffement climatique - perçu à la fois comme un facteur aggravant l’épidémie de paludisme et la sécheresse récente -, il a indiqué que le gouvernement avait mis en place des programmes pour résoudre ces problèmes.

 

Indiquant la priorité du parti au pouvoir, il a ajouté qu'il était important de                «préserver la paix» dans la perspective des élections prévues pour mai 2020.Le gouvernement a également fait des retards significatifs à se préparer à la propagation potentielle du virus Ebola en provenance du Congo voisin, un an après l'apparition de l'épidémie, selon des experts de la santé. 

 

Alors que d’autres pays frontaliers vaccinent les travailleurs de la santé de première ligne depuis des mois, le gouvernement burundais n’a signé le protocole de vaccination qu’il y a quelques semaines. Jusque récemment, les travailleurs de première ligne au Burundi n’avaient pas encore été vaccinés.

 

En comparaison, le Soudan du Sud, ravagé par la guerre, vaccine depuis janvier dernier.«En fin de compte, les gens souffrent parce que le gouvernement ne se soucie que du pouvoir, de l'argent et de la beauté de la presse internationale», a déclaré un diplomate frustré.

 

Gagner à tout prix

 

A l'approche des élections de l'année prochaine, le parti au pouvoir - le Conseil national pour la défense de la démocratie - Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD) - et ses milices de jeunes sont accusés de faire taire toute personne considérée comme soutenant l'opposition.

 

La plupart des organisations de la société civile ont été fermées et, plus tôt cette année, le bureau des droits de l'homme des Nations Unies a été sommé de fermer les portes. Des journalistes locaux sont régulièrement arrêtés et les médias internationaux sont rarement autorisés dans le pays.

 

En mars, la licence d'exploitation de la BBC a été définitivement révoquée et la suspension de la Voice of America a été maintenue. Les quelques groupes d’opposition encore présents au Burundi affirment être pris pour cibles alors que le gouvernement resserre les vis avant les élections. «Parfois, plus de 10 personnes sont arrêtées et emprisonnées ... En moyenne, trois à cinq personnes par jour sont dans une telle situation», a déclaré Agathon Rwasa, président du principal parti d'opposition, le Congrès National pour la Liberté.

Les membres de l’opposition sont harcelés, battus et exécutés, et personne n’est tenu pour responsable, a-t-il déclaré. Il ne croit pas que les élections de l’année prochaine seront équitables.

Maggie Barankitse, une militante humanitaire locale qui vit maintenant en exil, a qualifié le pays de «prison a ciel ouvert avec un un nuage de silence meurtrier au-dessus de la tête». À mesure que la situation se détériore, certains Burundais, même ceux qui sont alignés avec le gouvernement, tentent de quitter le pays.

 

Jeunes forcés de commettre des actes de violence 

 

Deux hommes qui déclarent (aux journalistes étrangers) appartenir à la milice de la jeunesse du parti au pouvoir, les Imbonerakure, affirment que le gouvernement leur avait ordonné d'augmenter les menaces contre quiconque était perçu comme étant affilié à l'opposition et de semer la peur chez ceux qui envisageaient de rejoindre l'opposition.

 

L'un des deux hommes, qui a déclaré qu'il était un membre éminent de l'aile de la jeunesse du parti au pouvoir, a déclaré qu'il était autorisé à emprisonner et à tuer des personnes qu'il juge hostiles au parti au pouvoir. L'autre membre a déclaré avoir été témoin d'au moins 40 meurtres et de plusieurs viols commis par les Imbonerakure au cours des deux dernières années.

 

Les deux hommes ont déclaré vouloir quitter la milice mais ne savaient pas comment. Ni les propos ni l’identité de ces deux hommes ne peuvent être vérifiés de manière indépendante, mais des groupes de défense des droits humains locaux et internationaux déclarent enregistrer des témoignages similaires.

 

«Je sais que ce que je fais n’est pas bon et parfois je le regrette, mais il n’y a pas d’issue même si je voulait quitter cette milice», a déclaré un membre de haut rang des Imbonerakure. «Vous continuez à le faire quand vous savez que c'est mauvais parce que si vous partez, vous pourriez mourir». 

 

 

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