Nkurunziza Pierre: Un maître tacticien?

Nkurunziza Pierre: Un maître tacticien?

08/09/2019

Deuxième partie 

Auteur: FULVIO BELTRAMI

Fulvio Beltrami est un journaliste indépendant et reporter sur l’Afrique de l'Est pour les journaux italiens L'Indro et ReteLuna. Il est basé à Kampala en Ouganda

 

VERS LA CRÉATION D'UN ROYAUME HUTU VIA L'EGLISE DU ROCHER

 

 

Prenons comme bon la simplification historique selon laquelle la crise actuelle date d'avril 2015. Après 4 ans, nous pouvons dire que la stratégie de Pierre Nkurunziza a été instrumentale pour lui permettre de rester au pouvoir. Au cours de ses trois mandats présidentiels, Nkurunziza a démontré la même capacité (dans le domaine politique) que celle usée dans la rébellion pendant la guerre civile.

 

Profitant de la profonde division entre la classe tutsie et de l'analphabétisme des masses populaires dont la majorité est hutu, Nkurunziza a imposé progressivement l'idéologie raciale du « Hutu Power » à des doses progressives jusqu'en 2018 pour enfin clarifier son projet politique: la création d'un royaume monoethnique hutu avec lui comme « Pasteur-Roi de droit divin ».

 

 Pierre Nkurunziza prêche dans l'Eglise du Rocher dont sa femme ( à cote de lui) est le pasteur principal 

 

 

Nkurunziza a une attitude fanatique envers la religion. Il est convaincu que Dieu lui a confié la mission de forger une grande nation hutu. Il s'est proclamé pasteur et a fondé un nouveau culte, l'église du Rocher, dans laquelle son épouse assume le rôle de grande prêtresse. Dans sa résidence à Bujumbura, les groupes de prière se relaient jour et nuit pour prier pour le « Père de la Nation » et pour le Burundi.

 

ÉCRASER UNE OPPOSITION INCOHÉRENTE ET MODÉRÉS DE SON PARTI POUR S’IMPOSER COMME SEUL MAÎTRE

 

 

Ecraser l'opposition était un jeu d'enfant. Déjà en 2010, Nkurunziza avait déjà compris à quel point les partis d'opposition hutu et tutsi et la société civile étaient incohérents. Les opposants ont choisi de ne pas participer à la farce de 2010, pour attendre de la fin du deuxième mandat. Ils étaient convaincus que si Nkurunziza n’allait pas respecter les accords de paix d'Arusha et se serait marginalisé. L’histoire montre à quel point l’opposition et la société civile burundaises étaient à l’époque loin de la compréhension des véritables intentions du dictateur.

 

La seule force véritablement redoutable, les FNL, a été combattue militairement, renvoyant les militants dans l'est du Congo et les empêchant de conquérir le Burundi. Les historiens ignorent souvent que la guerre civile burundaise ne s'est pas terminée en 2004. Elle s'est poursuivie jusqu'en décembre 2008, passant d'une guerre ethnique d’avant les accords d’Arusha à une guerre entre Hutus. Nkurunziza a également tenu en échec l'aile politique des FNL née de la scission de 2002 et dirigée par Agathon Rwasa.

 

Alors que l'aile militaire du FNL était combattue sans merci, l'attitude envers Rwasa était d'une nature complètement différente. Jusqu'en 2010, il n'y avait pas de répression particulière à l'encontre de Rwasa et de son parti, mais plutôt des tentatives couronnées de succès modestes pour l'incorporer au sein du régime. Après une brève période en clandestinité, Rwasa décida de retourner au pays où il vit sans être trop inquiété. Ce n’est qu’en 2018, lorsque Rwasa a décidé de fonder un redoutable parti d’opposition hutu en compétition au CNDD-FDD, que Nkurunziza a décidé de réprimer l’initiative en lançant une série (qui continue aujourd’hui) d’assassins politiques de fidèles à Rwasa.

 

Pendant ses 15 années de pouvoir, Nkurunziza a éliminé en silence tous les modérés de son parti. Si le FNL était au départ ouvertement de l’idéologie « Hutu Power », il existait divers courants de pensée au sein du CNDD-FDD. Parmi eux, le courant modéré Hutu. Ce courant a été exterminé dans un silence absolu. Les modérés ont soit été tués, soit contraints à l'exil ou soit réduits à une obéissance aveugle au chef suprême de peur d'être tué. Actuellement, la cinquième colonne du CNDD-FDD est faible et se limite aux fuites (d’information) importantes quand il en a l'occasion. Certes, cette opposition interne latente est actuellement incapable de renverser Nkurunziza.

 

EN MOINS D'UN AN APRES LA TENTATIVE DE COUP D’ÉTAT DE 2015, IL CRÉA UN DÉSERT SUR LEQUEL RÉGNER

 

 

L'ancien professeur d'éducation physique a également pu faire échec à la tentative de coup d'État de mai 2015 et contenir l'opposition armée des FNL, de FOREBU et de RED Tabara. Au second semestre de 2015, il a mis en œuvre une politique terroriste d’état  efficace en éliminant l'opposition politique, la société civile, les voix critiques, les médias indépendants et les associations de défense des droits de l'homme. En moins d'un an, il créa un désert sur lequel régner.

 

Nkurunziza a facilement aussi (étonnamment) été capable de contrôler et de réprimer les extrémistes au sein de son parti. Le principe de base est simple à comprendre: la légitimité politique de Nkurunziza découle de l'extrémisme « Hutu Power » par laquelle il doit être identifié par les masses hutu comme le seul défenseur sincère de la «tyrannie» des Tutsis et du rempart contre l'impérialisme du Rwanda voisin.

 

Pour maintenir ce record, il n'hésite pas un instant à éliminer physiquement et personnellement le général Adolphe Nshimirimana en août 2015. Vrai deuxième numéro du régime burundais et bras droit de l'ancien président Nkurunziza, Nshimirimana avait joué un rôle fondamental dans le blocage du coup d'Etat manqué du 13 mai 2015 par un modéré de l’ancienne rébellion du FDD,  le général Godefroid Niyombare.

Le général Adolphe Nshimirimana était le principal concepteur de la répression sanglante et horrible des manifestations populaires qui ont éclaté en avril 2015, lorsque Pierre Nkurunziza, à la fin de son deuxième mandat présidentiel, a annoncé son intention de briguer un troisième mandat.

 

Général Adolphe Nshimirimana

 

 

Le général Adolphe était devenu trop puissant et était fortement soupçonné de vouloir remplacer Nkurunziza. Le danger (réel ou présumé) a été éliminé par des coups de feu tiré par les hommes du dictateur sur le visage du général Adolphe.

 

 

Nkurunziza a également réussi à contrôler le numéro deux suivant du régime, le général Alain Guillaume Bunyoni (qui d’ailleurs est sous enquête judiciaire de la Cour pénale internationale pour crimes contre l'humanité). Bien que Bunyoni ait le contrôle de la police et des services secrets et entretienne d'excellentes relations avec le groupe terroriste rwandais, les FDLR, il ne fait que maintenir la deuxième position du parti, évitant ainsi de montrer clairement son ambition de devenir le numéro un. Bunyoni est conscient qu'il pourrait finir comme le général Adolphe.

 

UNE CAPACITÉ RUDIMENTAIRE MAIS EFFICACE A TISSER DES ALLIANCES INTERNATIONALES STRATÉGIQUE

 

 

L'ancien professeur d’éducation physique a démontré une capacité rudimentaire, mais efficace, à tisser des alliances internationales qui lui permettent, ainsi qu'à son régime, de survivre et de s'opposer aux actions des Nations Unies, des États-Unis et de l'Union européenne. La Turquie, la Russie, l’Égypte, et la Chine : tous ces pays sont devenus des alliés et des complices grâce aux promesses futures d'exploitation des gisements de nickel et de terres rares que possède le Burundi, même s'ils n'ont encore été exploités ( du moins le Nickel).

 

Nkurunziza a également réussi à tirer parti de l'alliance idéologique historique, bien qu'anachronique, entre les extrémistes hutus et bantous de la Tanzanie et de l'Afrique du Sud. Ces alliances stratégiques ont permis au dictateur de résister aux puissances occidentales, aux Nations Unies et au Rwanda. Il a même réussi à jouer sur des divisions et des compétitions entre le Rwanda et l'Ouganda, des divisions qui remontent au conflit de Kisangani en 2002  lors de la grande guerre de la Dépublique Démocratique du Congo. Profitant de la reprise de la guerre froide entre Kampala et Kigali en 2018, le dictateur burundais a réussi à nouer une amitié ambiguë avec le président ougandais Yoweri Kaguta Museveni dans une clé anti-rwandaise. Ce qui lui a permis de boycotter les pourparlers (dirigés par Youweri Museveni)  avec son opposition.

 

Il a réussi à faire taire les ONG internationales en les obligeant à fournir une aide humanitaire en collaboration avec les autorités du régime et à embaucher un quota du personnel ethnique favorable aux Hutus. Les ONG expatriées opèrent dans un contexte de violence extrême où des personnes sont massacrées chaque nuit. « Nous devons faire semblant de ne pas voir et de ne pas entendre » révèlent certains fonctionnaires des ONG opérant au pays. Certaines ONG ont choisi d'arrêter les activités afin de ne pas jouer contre le régime.

 

D'autres ont choisi de rester en dépit du fait que les fonds internationaux pour l'aide humanitaire se sont effondrés. Même les agences des Nations Unies sont restées malgré la fermeture des bureaux du Haut Commissaire aux droits de l'homme. Une décision qui trouve ses raisons dans l’esprit humanitaire: si les agences des Nations Unies arrêtaient l'aide humanitaire, le peu de ressources en matière de santé, d'éducation et d'aide alimentaire s'effondrerait. Même l'opposition burundaise est d'accord avec le choix des agences de l'ONU de rester.

 

 

      A VENIR: 3ème partie....

(la troisième partie sera publiée dans notre prochain numéro) 

 

 

 

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