Etudiants congolais au Burundi: des irréguliers ou victimes de changement de la dynamique géopolitique dans la région?

22/09/2019

 De gauche à droite: Président rwandais Paul Kagame et celui de la RDC, Felix Tshisekedi

 

 

les étudiants congolais sont victimes de la proximité entre Kigali et Kinshasa. Comme d'habitude pour Nkurunziza, ils ont été choisis comme pions dans un jeu géopolitique qui, selon  lui, semble se refermer contre son régime pour le moment

Ces derniers jours, des images et des messages d'étudiants congolais (qui vivent et étudient au Burundi) en détresse circulent sur les médias sociaux.

 

Ces étudiants qui vivent et étudient au Burundi depuis quelques années sont arrêtés par la police burundaise et déportés, dans la plupart des cas sans leurs effets personnels et sans aucun moyen de se rendre chez leurs familles au Congo.

 

Ils sont jetés à la frontière par des camions de police dans lesquels ils sont entassés comme des sardines, comme des criminels sous une humiliation totale.

Ces étudiants paient leurs frais de scolarité pour fréquenter les universités privées de la capitale économique burundaise, Bujumbura. Non seulement ils enrichissent ces universités, mais ils contribuent également à enrichir l'économie locale.

 

Pourquoi les étudiants congolais sont-ils soudainement devenus indésirables au Burundi?

 

Le Burundi, le Congo et le Rwanda font partie d’un bloc régional jadis dynamique appelé CEPGL. L'un des principes de ce bloc régional est la liberté de circulation des citoyens. Les étudiants congolais, en particulier ceux qui vivent dans la province du Kivu, ont toujours fait partie de la population estudiantine au Burundi. En fait, Bujumbura compte une très grande population congolaise, dont une grande partie sont au Burundi depuis l'occupation coloniale belge du Burundi.

 

La déportation massive de citoyens de l'un des États membres de ce bloc régional semble à première vue comme une décision déplacée. Consulter ou interroger les textes et les règlements de ce bloc régional (devenu dormant depuis plusieurs années) est presque impossible. Il n'y a presque aucune information sur le site Web de cette organisation. Il sera donc impossible de savoir dans l’immédiat pourquoi et sur quelle base légale a été prise cette mesure d'expulser presque exclusivement des étudiants congolais alors qu'il y a d'autres Congolais (qui ne sont pas étudiants) au Burundi.

 

Pourquoi SEULEMENT les étudiants congolais sont-ils devenus une cible de ce acte qui ressemble plus à une purge? On sait que d’autres citoyens des pays voisins vivent, travaillent et font des affaires au Burundi. Certains proviennent de la communauté de l’Afrique de l’Est et d’autres des pays lointains comme le Sénégal ou le Mali.

 

Et si renvoyer les citoyens étrangers qui vivent illégalement à Bujumbura - pour des raisons de sécurité, comme le dit la police burundaise - était l'objectif principal, est-ce que les étudiants sont vraiment les premiers à viser?

 

L'élite dirigeante du CNDD-FDD a bénéficié de l'hospitalité de Kivu

 

Alors qu'ils étaient encore une rébellion, l’élite du parti au pouvoir au Burundi, le CNDD-FDD a profité d'une longue cachette dans la province du Kivu, où il a tenait une base arrière. Ils connaissent très bien la région et ont profiteté pendant des années de ce qu’elle a à offrir. Contrairement aux etudiants congolais au Burundi, la résidence du CNDD-FDD dans la province du Kivu n’était pas pacifique, mais il semble bien qu’ils aient été tolérés par les autorités congolaises.

 

Ils ont bénéficié de ce séjour hospitalier au Kivu car la dynamique géopolitique était favorable. Qu'est-ce qui les pousserait alors à se retourner contre le peuple - ou les enfants du peuple - qui les a bien accueilli et hébergée ou, dans certains cas, subissait les abus d'un mouvement rebelle qui combattait leur voisin, le Burundi?

 

 

Des étudiants congolais, victimes d'un environnement géopolitique en mutation

 

Cette chasse à l'homme et ces déportations massives dirigées contre des étudiants congolais semblent indiquer une certaine frustration qui s'installe de plus en plus et semble frustrer les relations entre Bujumbura et Kinshasa.

 

La RDC de Kabila était considérée comme un allié proche du Burundi. Ils ont aidé le régime en place à déjouer les tractations de nombreuses rebellions ou groupes armés qui avait Bujumbura dans leurs champs de tir.

 

De gauche à droite: Paul Kagame, Felix Tshisekedi et Joao Lourenço, présidents du Rwanda, de la RDC et de l'Angola

 

Aujourd'hui, il y a un nouveau chef à Kinshasa. Bien que la plupart des observateurs semblent penser qu'il est peut-être sous le contrôle de son prédécesseur, Joseph Kabila, Felix Tshisekedi, le nouveau maître de Kinshasa semble tracer son propre chemin. Du moins sur la plan de la diplomatie régionale. 

 

L’une de ses premières activités diplomatiques et internationales a consisté à jouer le rôle de médiateur avec le président angolais, entre Museveni et Kagame. Il d'ailleurs déposé une demande d’adhésion à l'EAC, un bloc régional dans lequel le régime de Bujumbura se sent de plus en plus mal. 

 

Pour un de ses premiers voyages hors de la RDC, Felix Tshisekedi a choisi Kigali. Il a ensuite effectué une visite officielle en Tanzanie et, de retour chez lui, il brièvement transité par Bujumbura, où il n'est resté que quelques heures.

Nkurunziza et ses généraux ont pris cela comme un camouflet.

 

Les photos du président congolais nouvellement élu en compagnie de Kagame, l'ennemi juré de Bujumbura, ont renforcé la perception à Bujumbura d'une RDC qui n'est plus intéressée par une élite burundaise isolée sur la scène internationale.

 

 

Tshisekedi ne veut pas se souiller dans sa "jeune" présidence

 

Avec un président qui n'est plus disposé à quitter son pays, il est normal que la plupart des autres présidents ne soient pas disposés à perdre du temps à renforcer leurs liens avec le Burundi. Traiter avec des émissaires privés n’est jamais la même chose que traiter avec un autre président en personne. Nkurunziza, à partir de 2015, traite avec ses collègues régionaux et internationaux via des intermédiaires et des envoyés spéciaux.

 

Qui blâmerait alors Tshisekedi pour ses choix? Traiter avec un président qui, à tous égards, fait actuellement l’objet d’une enquête de la cour criminelle internationale, traiter avec des fonctionnaires qui se voient imposer des sanctions internationales pour des crimes commis contre leurs citoyens n’est pas une option attrayante pour un président qui vient d’être élu, et qui d’emblée a besoin d’alliés puissants et stables dans la région et dans le monde. 

 

Il semble donc que déporter des étudiants de la RDC est une facon du régime burundi d'exprimer son mécontentement contre le nouveau président de la RDC.

Dans l'état actuel des choses, le Burundi n'a pas beaucoup de leviers à tirer contre la RDC. Les étudiants congolais semblent avoir été un fruit très bas que Nkurunziza et ses hommes étaient disposés à forcer la chute, dans l’espoir de capter l’attention de Tshisekedi.

 

 Etudiants congolais dans un camion de police burundaise qui les conduit a la frontière burundo-congolaise. 

 

 

En résumé, les étudiants congolais sont victimes de la proximité entre Kigali et Kinshasa. Comme d'habitude pour Nkurunziza, ils ont été choisis comme pions dans un jeu géopolitique qui, selon lui, semble se refermer contre son régime pour le moment.

 

Ce choix n’est pas sans risque, mais présente l’avantage supplémentaire de provoquer une action similaire de la part du gouvernement de la RDC, qui, s’il choisit de déporter tous les Burundais du Kivu, aura jouer le jeu du régime de Nkurunziza désespéré de faire revenir tous les réfugiés sous ses drapeaux  avant les élections prévues en mai 2020.

 

Ce qui se passera ensuite dépendra de la manière dont le gouvernement de la RDC choisit de réagir.

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