Le Dossier du Carburant Burundais : Un Arbitrage à Londres, une Première Dame, et un Réseau de Sociétés qui Commercent entre Elles Tel un Cartel

Prestige apparaît comme un acteur particulièrement opaque : aucun examen public de ses comptes n’a été engagé, et peu d’acteurs semblent disposés à en scruter les opérations. Cette situation alimente l’hypothèse d’un niveau élevé de connexions et de protection politiques, contribuant à un déficit de transparence dans l’ensemble du dossier. Il convient aussi de noter l’absence, à ce jour, de toute réponse publique du gouvernement burundais concernant les allégations liées à Prestige, ce silence contribuant à maintenir un niveau élevé d’incertitude.

Enquête sur le litige Prestige Investment contre Lamar Commodity Trading — et sur le réseau politico-commercial qui se cache derrière

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Une affaire judiciaire en Tanzanie révèle des secrets jusqu'alors inconnus des Burundais.

En février 2026, la Division commerciale de la Haute Cour de Tanzanie a ordonné qu'un litige pétrolier opposant la société burundaise Prestige Investment SA à la firme dubaïote Lamar Commodity Trading DMCC soit renvoyé devant la Cour d'arbitrage international de Londres (LCIA). En apparence, il s'agit d'un litige commercial classique portant sur une cargaison de 20 000 mètres cubes d'essence qui n'a jamais atteint Bujumbura.

En profondeur, les archives publiques racontent une autre histoire : celle dans laquelle l'État burundais a garanti une opération d'importation au profit d'un nouvel entrant politiquement connecté ; dans laquelle le « fournisseur » et le « tiers » négociant désigné apparaissent indissociables ; et dans laquelle le même tandem trader-financier offshore a refait surface dans au moins quatre affaires judiciaires distinctes en Afrique de l'Est, dont une où un juge tanzanien a accusé une grande banque kényane d'avoir « trompé les régulateurs ».

Le litige

Le contrat a été signé le 24 juin 2022. Lamar Commodity Trading DMCC devait fournir de l'essence à Prestige Investment SA via le port de Dar es Salaam. La transaction était sécurisée par une lettre de crédit standby (SBLC) émise par KCB Bank Kenya Limited et contre-garantie par la Banque de la République du Burundi: la banque centrale burundaise elle-même.

Selon les affirmations des parties au litige, deux cargaisons ont été livrées. La troisième, 20 000 mètres cubes, évaluée à environ 18,5 millions USD ne l'a pas été. Là aussi, les parties en conflit confirment ce fait. Lamar a affirmé que Prestige n'avait pas payé ; Prestige a soutenu que Lamar avait indûment retenu la cargaison. Prestige a porte plainte en Tanzanie (Affaire commerciale n° 130 de 2023) contre Lamar, la société singapourienne Numora Trading Pte Ltd, KCB Bank Kenya et Lake Oil Limited.

Les pièces judiciaires révèlent que la cargaison litigieuse a été revendue à Lake Oil Limited, le distributeur tanzanien qui en assurait le stockage. Un juge tanzanien a ouvertement demandé s'il s'agissait « d'un stratagème pour détourner la cargaison vers Lake Oil ou simplement d'une manipulation entre Lamar, Numora et Lake Oil » (Daily News, avril 2024).

Enfin, le juge Abdallah Gonzi a statué que la clause d'arbitrage du contrat, exigeant que les litiges soient tranchés selon le droit anglais à Londres, devait être appliquée. Pressée d’entrer sur ce marché pétrolier lucratif et de tirer profit de ses connexions politiques lui garantissant un accès direct à des devises rares, Prestige semble avoir signé un contrat dont le règlement juridictionnel est exclusivement attribué à Londres, alors même qu’aucune des entités impliquées n’y est établie.

L'acheteur burundais : Prestige Investment SA

Prestige est régulièrement décrite dans la presse nationale et régionale comme une nouvelle venue politiquement connectée. Il ets aussi rapporté que Prestige est associée à Angeline Ndayishimiye, Première Dame du Burundi. Pour les deux ans qu'elle co-dirige le pays avec son mari Evariste Ndayishimiye, il est clair que « ses activités publiques ont croisé des intérêts commerciaux, dont des opérations d'importation de carburant ». Il s'agit d'allégations non encore confirmées par le gouvernement.

Une crise qui profite Prestige: Interpetrol perd la licence d'importation de produits pétroliers

OLUCOME et PARCEM ont alerté que la nouvelle structure risquait de remplacer un monopole privé par un monopole étatique, avec la même opacité. La crise du carburant qui continue et ce procès judiciaire impliquant la société Prestige prouvent qu'ils n'avaient pas tort.

Le fournisseur émirati : Lamar Commodity Trading DMCC

Lamar se présente comme un négociant de matières premières basé à Dubaï depuis 2013. Plusieurs détails compliquent cette présentation :

Lamar est licenciée comme négociant, pas comme financier. Ce point a été central dans la décision de la justice tanzanienne de 2023.

Lamar semble avoir un passé entaché par une implication dans des opérations financièrement opaques. Cette société a été au cœur d'un scandale bancaire impliquant Equity Bank Kenya. Selon le Daily Nation, Kenya Insights et The Citizen, la Haute Cour tanzanienne avait estimé qu'Equity Bank Kenya avait « trompé les régulateurs » en structurant un montage de 35,16 millions USD avec Lamar et Numora Trading comme s'il s'agissait de lettres de crédit pour des achats alors qu'en réalité, selon le tribunal, il s'agissait d'un prêt en espèces déguisé. La cour a déclaré l'opération nulle. « Lamar est enregistrée comme négociant, pas comme prêteur », et la documentation avait été conçue pour contourner ce fait. Les sociétés tanzaniennes bénéficiaires étaient State Oil Tanzania, Nas Hauliers, Everest Freight et Tanga Petroleum.

Le « managing director » de Lamar travaille pour les deux sociétés. Selon la page Our People du site de Numora Trading lui-même (numoratrading.com) et d'autres dirigeants de Numora sont explicitement identifiés comme du personnel de Lamar.

Même équipe opérationnelle depuis le même bureau dubaïote

Les deux principales sociétés défenderesses dans le litige Prestige — Lamar (le fournisseur) et Numora (désignée comme « fournisseur des produits pétroliers ») — sont dirigées par la même équipe opérationnelle depuis le même bureau dubaïote.

Dans l'opération burundaise, Numora était désignée comme fournisseur des produits pétroliers que Lamar était chargée de livrer. Donc unechaîne « Lamar → Prestige » avait, de fait, le même groupe des deux côtés.

Le « fournisseur » singapourien : Numora Trading Pte Ltd

Numora est enregistrée au 10 Anson Road, International Plaza, Singapour — adresse de domiciliation hébergeant des milliers d'entités. Constituée le 2 mai 2018, ses états financiers 2024 (EMIS) consultables sur une base de données singapourienne faisaient ressortir une chute du chiffre d'affaires de 58,95 % et une baisse de 91,03 % de l'actif total — effondrement non expliqué.

Dans une déclaration de mars 2026, le PDG Abdihakim Mahmud Roble a souligné que Numora « n'était pas signataire du contrat », que son rôle était « purement procédural », et qu'aucune décision défavorable n'avait été rendue contre elle.

C'est frappant, étant donné que :

  • Numora était désignée comme fournisseur du pétrole.
  • En 2023, la Cour d'appel de Tanzanie a rejeté l'avis d'appel de Numora contre l'ordonnance exigeant la libération de 20 685 tonnes d'essence à Prestige.
  • Numora a été partie centrale — aux côtés de Lamar — dans le contentieux du prêt déguisé Equity Bank.
  • Roble a cité les affaires Equity Bank comme preuve du bon dossier de Numora — alors que les tribunaux tanzaniens les ont caractérisées comme un contournement réglementaire.

Le détenteur tanzanien : Lake Oil Limited

Lake Oil, fondée en 2006 par Ally Edha Awadh, est l'un des plus importants distributeurs de carburant en Afrique de l'Est et centrale, avec plus de 700 camions et des dépôts en Tanzanie, Kenya, Burundi et RDC.

Lake Oil stockait la cargaison litigieuse et l'aurait achetée à Lamar après la déclaration de défaut de Prestige. La Haute Cour s'est demandée si cette revente constituait une réponse de bonne foi ou « un stratagème de détournement ». Lake Oil a aussi déposé une demande reconventionnelle contre Prestige. La Cour d'appel a rejeté en mars 2024 les avis d'appel de Lamar et Numora contre l'ordonnance de libération. La cargaison n'a jamais été livrée au Burundi.

La banque kényane : KCB Bank Kenya Limited

KCB a émis la lettre de crédit standby (SBLC) pour Prestige, garantie par la banque centrale burundaise. Selon l'avocat de Prestige, le 6 ou 7 juillet 2023, KCB « a reçu 15 millions USD » dans le cadre de la SBLC. La destination de ces fonds n'a pas été éclaircie publiquement.

Le rôle de garante de la banque centrale burundaise constitue l'élément le plus politiquement sensible. Le schéma relationnel est complexe et cache peut-être d'autres secrets.

Le schéma relationnel est complexe et cache peut-être d'autres secrets.

Si Prestige perd à Londres, la SBLC est mise en jeu, KCB paie, et se retournera vers la banque centrale du Burundi — c'est-à-dire le contribuable burundais. Cela ne fera qu'aggraver l'image économique déjà tendue d'un pays qui peine déjà à attirer les investissements étrangers dont son économie qui est à genoux a tellement besoin.

Incohérences et questions sans réponse

1. Lamar et Numora sont présentées comme distinctes — alors qu'elles partagent direction, bureaux et messagerie. Cela soulève la question d'un montage destiné à obtenir un financement adossé à une SBLC qu'un trader unique n'aurait pu obtenir — précisément le schéma identifié par les tribunaux tanzaniens dans Equity Bank.

2. Un tribunal tanzanien a déjà caractérisé cette structure comme un véhicule de contournement réglementaire. Pourtant, l'opération a tout de même été garantie par la banque centrale burundaise.

3. Prestige était une société toute nouvelle, sans capacité logistique, et s'est vue confier un rôle stratégique avec garantie de la banque centrale. Les allégations d'implication de la Première Dame n'ont été ni confirmées ni démenties.

4. Le gouverneur de la banque centrale qui a supervisé le montage SBLC a été arrêté pour corruption dans les mois suivant l'effondrement de l'opération. La proximité chronologique est frappante.

5. La cargaison litigieuse a été vendue à la société qui la stockait. L'achat par Lake Oil n'a pas reçu d'explication transparente.

6. Le choix de l'arbitrage londonien évince tout contrôle judiciaire burundais et tanzanien. Le fond sera tranché à huis clos, dans un pays sans compétence sur les fonds publics sous-jacents.

7. Le schéma récurrent mérite un examen systémique. Quatre affaires — State Oil c. Equity Bank, Nas Hauliers c. Equity Bank, ZAS Investment c. Equity Bank, et désormais Prestige c. Lamar — impliquent toutes Lamar, Numora, ou les deux, et toutes des SBLC émises par une grande banque kényane.

8. L'échec de l'opération n'a eu aucune conséquence pour les opérateurs burundais. Prestige continue d'importer ; la SOPEBU reproduit un modèle centralisé ; Interpetrol s'est vu retirer sa licence.

Ce qu'il faut surveiller

Plusieurs éléments clés méritent une attention particulière dans l’évolution de ce dossier. D’abord, l’arbitrage devant la Cour d'arbitrage international de Londres (LCIA) constitue un point central, même si les sentences restent généralement confidentielles. Toutefois, les procédures d’exécution engagées dans des juridictions tierces peuvent devenir publiques et révéler des aspects essentiels du litige.

Ensuite, le mécanisme de lettre de crédit (SBLC) soulève des enjeux importants : le paiement par KCB, ainsi que la solidité de la contre-garantie par la baque centrale burundaise, permettront d’évaluer concrètement le coût potentiel pour les finances publiques. Dans ce contexte, le procès de Dieudonné Murengerantwari pourrait apporter un éclairage déterminant, notamment sur la chaîne d’autorisation ayant conduit à la mise en place du mécanisme qui a généré cette lettre de crédit (SBLC).

Par ailleurs, la situation financière de Numora interpelle : la chute de 91 % de ses actifs en 2024 demeure, à ce stade, sans explication claire, ce qui soulève des interrogations sur la structure et la gestion du groupe.

Le cas de Rainbow Rare Earths constitue un autre facteur de risque. Une issue défavorable en arbitrage pourrait accroître significativement les engagements en devises de la banque centrale, dans un contexte déjà contraint.

Au-delà de ces éléments techniques, un point institutionnel majeur se dégage : aucune enquête parlementaire n’a, à ce jour, été menée sur cet enchevêtrement de transactions commerciales complexes ni sur les risques qu’il fait peser sur la banque centrale.

Par ailleurs, Prestige apparaît comme un acteur particulièrement opaque : aucun examen public de ses comptes n’a été engagé, et peu d’acteurs semblent disposés à en scruter les opérations. Cette situation alimente l’hypothèse d’un niveau élevé de connexions et de protection politiques, contribuant à un déficit de transparence dans l’ensemble du dossier.

Enfin, il convient de noter l’absence, à ce jour, de toute réponse publique du gouvernement burundais concernant les allégations liées à Prestige, ce silence contribuant à maintenir un niveau élevé d’incertitude autour de l’ensemble du dossier.

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