Une mascarade à 80 milliards de francs: La futilité des élections dans un régime hégémonique
Si l'élection n'en est pas une, pourquoi en organiser ? Parce que le régime ne peut pas faire autrement. La Constitution de 2018 et toute la légitimité post-Arusha du CNDD-FDD reposent sur le maintien de la forme alors même que la substance a été vidée. Cesser d'organiser des élections reviendrait à reconnaître ce qu'aucune répression n'a jusqu'ici imposé : que le pays n'est plus gouverné dans le cadre qui a mis fin à sa guerre civile. La mascarade n'est pas optionnelle. Elle est la condition de la lisibilité du régime à ses propres yeux et à ceux du monde.
Le Burundi prépare une élection présidentielle dont l'issue est déjà décidée. Le pays le plus pauvre du monde n'a pas les moyens de cette mise en scène.
Il y a une forme particulière de malhonnêteté à dépenser quatre-vingts milliards de francs pour confirmer ce que tout le monde sait déjà.
En avril 2026, le président de la Commission électorale nationale indépendante du Burundi a annoncé que les préparatifs de l'élection présidentielle de 2027 étaient « bien avancés », avec un budget dépassant 80 milliards de francs burundais, soit environ 27 millions de dollars au taux officiel de 2 963 BIF pour un dollar. Quelques jours plus tard, le 26 avril, le CNDD-FDD au pouvoir a désigné Évariste Ndayishimiye comme son candidat lors d'un congrès à Gitega. Le parti qui détient 100 % des sièges à l'Assemblée nationale présentera le seul candidat qui compte, lors d'un scrutin dont le résultat ne fait pas sérieusement de doute.

Vingt-sept millions de dollars n'est pas, à l'échelle mondiale, une somme extravagante. Mais le Burundi n'est pas un pays ordinaire. C'est, selon l'indicateur retenu, le pays le plus pauvre ou le deuxième pays le plus pauvre du monde. Son revenu national brut par habitant tourne autour de 298 dollars. Plus de 60 % de ses 13,7 millions d'habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Moins de 5 % ont accès à l'électricité. La pénurie de carburant qui étreint le pays depuis cinq ans est devenue une caractéristique permanente du quotidien. L'inflation a atteint 40 % en 2025. Les réserves de change couvrent moins d'un mois d'importations. Dans ce contexte, 80 milliards de francs ne sont pas une ligne budgétaire. C'est une question morale.
Ce que l'argent achète
Soyons précis. Cet argent n'achète pas une compétition. Aux législatives de juin 2025, le CNDD-FDD a raflé tous les sièges après que le principal parti d'opposition, le CNL, eut été démantelé par la procédure. Le référendum constitutionnel de 2018, organisé sous arrestations et intimidations, a porté le mandat à sept ans, remis à zéro le compteur de la limite des mandats, et affaibli les quotas ethniques d'Arusha. Le cadre du scrutin de 2027 a été conçu, délibérément, pour rendre toute alternance impossible sans le consentement du régime.
À quoi servent donc les 80 milliards ? À la mise en scène. Aux bulletins, aux bureaux de vote, aux per diem des fonctionnaires, au carburant des convois officiels, dans un pays où les citoyens font la queue pendant des jours pour quelques litres. C'est l'argent de la chorégraphie du consentement. Les élections n'existent pas pour décider qui gouverne. Elles existent pour blanchir le fait que la gouvernance est déjà décidée pour que la CENI puisse certifier un résultat, pour que l'Union africaine (que Ndayishimiye préside) puisse le féliciter, pour que l'UE et les États-Unis poursuivent la normalisation engagée depuis 2021.
Le calcul d'une boîte vide
Ndayishimiye lui-même, en avril 2026 au stade Ingoma de Gitega, a observé que ces ressources pourraient être réorientées vers la construction « d'écoles à internat dans les 42 districts du pays ». Aveu extraordinaire, lancé comme un trait de responsabilité budgétaire mais reçu comme une confession : le coût de l'élection qu'il compte gagner équivaut à celui de quarante-deux écoles, dans un pays où l'Indice de capital humain de la Banque mondiale estime que les enfants n'atteindront que 38 % de leur potentiel productif faute de santé et d'éducation suffisantes.
Quarante-deux écoles. C'est l'un des prix de la mascarade. Ou bien : la moitié de la population est en insécurité alimentaire — 80 milliards permettraient une aide soutenue à plusieurs centaines de milliers de personnes pendant un an. Ou de subventionner les importations de carburant. Ou de réparer les écoles primaires endommagées par les tempêtes, comme celle de Mushasha, en ruines depuis plus de deux ans.
Lorsqu'une élection n'en est pas une, lorsque le résultat est verrouillé avant le vote, lorsque l'opposition a été éliminée par la procédure, lorsque la constitution elle-même a été remaniée pour garantir l'issue, les ressources qui la produisent ne sont pas le prix de la démocratie. Elles sont le prix d'un mensonge d'État sur la démocratie.
Le précédent est plus laid encore. Après 2015, lorsque les bailleurs occidentaux ont suspendu leur appui, le gouvernement Nkurunziza a instauré une « contribution volontaire » pour financer le scrutin de 2020. Les fonctionnaires cédaient une fraction de leur salaire ; les ménages étaient taxés jusqu'à 2 000 francs par an ; les Imbonerakure et les autorités locales extorquaient ces sommes, parfois plusieurs fois, vérifiant les reçus aux barrages. La Communauté de l'Afrique de l'Est a salué l'élection résultante comme un triomphe de l'autosuffisance, financé sur ressources propres. Le financement avait été collecté sous la contrainte auprès de la population la plus pauvre du monde, pour mettre en scène une élection dont le résultat était déjà connu.
Pourquoi cette mise en scène ?
Deux réponses honnêtes, dont aucune ne flatte le système. La première est internationale : organiser des élections, fussent-elles vides, est le prix d'entrée à la respectabilité diplomatique que Ndayishimiye a passé cinq ans à reconstruire. Sans mandat populaire formel, pas de levée de sanctions, pas de programme du FMI, pas de présidence de l'Union africaine. Les 80 milliards sont le coût d'un passeport.
La seconde est interne. Le rituel électoral compte au sein même du CNDD-FDD, coalition d'anciens chefs rebelles et de barons sécuritaires. Une élection réussie permet au chef de revendiquer un mandat qui prime sur les rivaux factionnels. La mort suspecte récente du ministre de la Communication, présentée comme un accident, la libération pour raisons médicales de l'ancien Premier ministre Bunyoni qui purgeait une peine à vie pour tentative de coup d'État, le ballet incessant des gouverneurs : tout indique que des comptes restent à régler. L'élection n'est pas une compétition avec l'opposition ; c'est un instrument disciplinaire interne déguisé en scrutin populaire.
Pourquoi ne pas cesser de prétendre ?
Si l'élection n'en est pas une, pourquoi en organiser ? Parce que le régime ne peut pas faire autrement. La Constitution de 2018 et toute la légitimité post-Arusha du CNDD-FDD reposent sur le maintien de la forme alors même que la substance a été vidée. Cesser d'organiser des élections reviendrait à reconnaître ce qu'aucune répression n'a jusqu'ici imposé : que le pays n'est plus gouverné dans le cadre qui a mis fin à sa guerre civile. La mascarade n'est pas optionnelle. Elle est la condition de la lisibilité du régime à ses propres yeux et à ceux du monde.
C'est l'accusation la plus profonde. Les 80 milliards ne sont pas dépensés parce que les dirigeants se font des illusions sur le résultat. Ils sont dépensés parce qu'ils comprennent, très clairement, que tomber le masque coûterait davantage — et que le masque, si coûteux soit-il, vaut plus que la vérité.
L'élection de 2027 aura lieu. Ndayishimiye gagnera. L'Union africaine, présidée par l'homme sur le bulletin, dira quelque chose de poli. Les écoles ne seront pas construites. Les bailleurs réengagés pourraient au moins refuser de financer un appareil électoral non compétitif ; les observateurs pourraient refuser de prêter leur crédibilité à un processus joué d'avance ; l'UA pourrait s'interroger sur la compatibilité de sa Charte de la démocratie avec le pays qu'elle a porté à sa tête. Ne rien dire n'est pas de la neutralité — c'est un soutien à prix réduit.
Quatre-vingts milliards de francs, c'étaient quarante-deux écoles. Le pays a choisi de n'en construire aucune. Il bâtira à la place un mandat dont chacun savait déjà qu'il viendrait. Savoir si le prix en vaut la peine n'est pas une question que l'on posera aux urnes.
