Cacophonie au sommet de l’État: Trois ténors du régime DD, trois discours sur le départ des jeunes à l'étranger
Un gouvernement sérieux pourrait parfaitement adopter une politique consistant à reconnaître la migration de travail comme une réalité économique, tout en cherchant à en maximiser les bénéfices pour le pays.Il pourrait organiser la formation professionnelle, sécuriser les filières de recrutement, protéger les travailleurs migrants contre les abus, faciliter les transferts de fonds, encourager l’investissement de la diaspora et créer les conditions permettant à ceux qui le souhaitent de revenir avec leur capital et leurs compétences.
Au regard des approches foncièrement et structurellement contradictoires du chef de l’État, du président de l’Assemblée nationale et du président du parti au pouvoir, le CNDD-FDD, face à une même question — l’irrésistible attrait des jeunes Burundais pour l’ailleurs —, il y a manifestement lieu de se demander si le Burundi sait encore dans quelle direction il veut aller.
Car lorsqu’un même phénomène économique et social reçoit trois réponses radicalement différentes de la part des trois principaux responsables du pouvoir, ce n’est plus une simple divergence de ton. C’est une cacophonie au sommet de l’État.
Un État peut certes abriter des sensibilités différentes. Mais lorsque ces sensibilités concernent les principes mêmes de l’action publique, elles finissent par révéler une absence de ligne directrice. Le Burundi semble alors fonctionner en mode « drone » : un appareil sans pilote véritable, qui avance, mais dont personne ne semble maîtriser la trajectoire.
Interrogés tour à tour sur cette quadrature du cercle, les trois ténors du régime CNDD-FDD ne parlent manifestement pas de la même chose, ni surtout de la même manière. Ils ne semblent pas davantage partir du même diagnostic économique.
Pas plus tard que le 22 août 2026, lors d’une conférence de presse organisée dans son Makamba natal, le secrétaire général du CNDD-FDD, Révérien Ndikuriyo, a clairement indiqué que le départ des jeunes Burundais vers l’étranger pouvait être encouragé.
« Le Burundi compte environ 13 millions d'habitants et ne peut pas vivre “fermé”. Partir à l'étranger pour travailler est donc toléré, à condition de conserver un lien fort avec la patrie. Nous encourageons les jeunes à acquérir d'abord les compétences et capacités nécessaires avant de s'expatrier afin de maximiser leurs chances de réussite », a-t-il déclaré.
Cette position présente au moins l'avantage de reconnaître une réalité élémentaire : lorsqu'une économie nationale ne parvient pas à offrir suffisamment d'emplois, de revenus et de perspectives à sa jeunesse, celle-ci cherchera naturellement ces opportunités ailleurs.
Mais cette même réalité prend une tout autre signification lorsqu’elle est examinée par le chef de l’État.
Interrogé sur le même phénomène, le général Évariste Ndayishimiye tient en effet un discours radicalement différent. En janvier 2026, il exhortait les jeunes à « rester au pays pour le développer », affirmant que le travail ne manquait pas localement et suggérant que certaines personnes étaient surtout motivées par le refus de l’effort.
À cette lecture économique s’ajoutait une interprétation d’ordre moral et religieux : « Nous avons un pays béni par le Tout-Puissant, si on analyse très bien, nous ressemblons au pays d'Israël. Retournons vers Dieu, repentons-nous pour éviter les malédictions qui peuvent survenir d'un moment à l'autre dans notre pays en cas d'insurrection. »
Ainsi, là où le secrétaire général du parti semble voir dans la migration une possibilité économique à encadrer et à valoriser, le chef de l’État semble davantage y voir un problème de patriotisme, d’effort individuel et, plus largement, de rapport à Dieu.
Puis vient le président de l’Assemblée nationale.
En mai 2026, Gélase Daniel Ndabirabe s’en prenait vertement aux Burundais qui partent en Occident, notamment au Canada et en Europe, à la recherche d’un emploi. Il assimilait leur situation à une forme d’« esclavage » et qualifiait les partants de « mercenaires ». Trois responsables. Trois diagnostics. Trois réponses. Une seule jeunesse. Et c’est précisément ici que se trouve le véritable problème.
Une cacophonie qui révèle surtout un déficit de lecture économique
La migration des jeunes ne constitue pas, en elle-même, le problème. Elle est avant tout un symptôme.
Un jeune ne quitte généralement pas son pays parce qu’il déteste celui-ci. Il part lorsqu’il estime que les possibilités qui s’offrent à lui ailleurs sont supérieures à celles auxquelles il peut raisonnablement prétendre chez lui.
Il compare les salaires, les conditions de travail, la sécurité de l’emploi, les possibilités de formation, l’accès au logement, les perspectives d’avenir et la capacité à construire une vie décente.
C’est précisément ce que les discours des dirigeants semblent avoir du mal à intégrer.
On ne combat pas durablement l’émigration par des exhortations patriotiques. On ne la réduit pas en culpabilisant ceux qui partent. Et on ne peut pas davantage décréter que « le travail ne manque pas » sans se demander quel travail, à quel salaire, avec quelles qualifications, dans quelles conditions et avec quelles perspectives de progression.
Le problème n’est donc pas de savoir si les jeunes Burundais aiment suffisamment leur pays pour y rester.
La véritable question est beaucoup plus prosaïque : le Burundi leur offre-t-il des raisons économiques suffisamment fortes pour y rester ?
Si la réponse est oui, pourquoi partent-ils massivement ?
Et si la réponse est non, pourquoi leur reprocher de chercher ailleurs ce que l’économie nationale ne leur fournit pas ?
Le paradoxe d’un pouvoir qui ne parle pas d’une seule voix
Le plus troublant est que ces trois positions ne sont pas exprimées par des commentateurs extérieurs au pouvoir.
Elles viennent du cœur même du système : le chef de l’État, le président de l’Assemblée nationale et le secrétaire général du parti au pouvoir.
Il ne s’agit donc pas ici d’une divergence entre gouvernement et opposition, ni entre majorité et société civile.
C’est une divergence au sommet même du pouvoir.
Or, dans un système politique aussi fortement structuré autour du CNDD-FDD, on pourrait légitimement s’attendre à ce que ses principaux responsables défendent, sinon exactement les mêmes mots, du moins une même politique publique.
Si l’exode des jeunes constitue un problème national, quelle est donc la politique officielle du CNDD-FDD ?
Faut-il encourager les jeunes à partir, comme le laisse entendre son secrétaire général ?
Faut-il au contraire leur demander de rester au pays, comme le préconise le chef de l’État ?
Faut-il enfin considérer ceux qui partent comme des sortes de « mercenaires » ou des victimes d’un nouvel « esclavage », comme le suggère le président de l’Assemblée nationale ? Le citoyen burundais serait donc en droit de demander : qui décide réellement de la politique du pays ?
Le problème n’est pas seulement le départ : c’est l’absence de stratégie
Un gouvernement sérieux pourrait parfaitement adopter une politique consistant à reconnaître la migration de travail comme une réalité économique, tout en cherchant à en maximiser les bénéfices pour le pays.
Il pourrait organiser la formation professionnelle, sécuriser les filières de recrutement, protéger les travailleurs migrants contre les abus, faciliter les transferts de fonds, encourager l’investissement de la diaspora et créer les conditions permettant à ceux qui le souhaitent de revenir avec leur capital et leurs compétences.
Il pourrait également, parallèlement, s’attaquer aux causes profondes du départ : faible création d’emplois formels, insuffisance des investissements productifs, faibles revenus, inadéquation entre formation et marché du travail et manque de perspectives pour les jeunes diplômés.
Mais une telle approche suppose d’abord un diagnostic commun.
Or c’est précisément ce qui semble faire défaut.
Au lieu d’une politique cohérente, le pays donne l’impression d’assister à une succession de déclarations individuelles, chacune reflétant la sensibilité de celui qui parle.
Le secrétaire général du parti parle comme un promoteur de la mobilité de la main-d’œuvre. Le président de la République parle comme un prédicateur du patriotisme économique. Le président de l’Assemblée nationale parle comme un pourfendeur de l’émigration. Et tous appartiennent au même parti.
Le véritable paradoxe burundais
Le paradoxe est donc saisissant : trois leaders d’un même parti politique affichent publiquement trois visions différentes face à un même défi national — celui d’une jeunesse qui veut partir.
Mais derrière cette cacophonie se cache une question beaucoup plus fondamentale : le CNDD-FDD dispose-t-il réellement d’une politique économique et sociale cohérente pour sa jeunesse ?
Car une politique publique ne peut pas dépendre de la personne qui tient le micro.
Elle doit reposer sur un diagnostic partagé, des objectifs clairement définis et des mesures auxquelles tous les responsables du pouvoir se conforment.
Autrement, le pays ne gouverne plus un problème : il le commente.
Et pendant que les dirigeants débattent de savoir s’il faut partir, rester, se repentir ou revenir, les jeunes, eux, votent avec leurs pieds.
Ils prennent l’avion, traversent les frontières et cherchent ailleurs ce qu’ils ne trouvent pas suffisamment chez eux : un emploi, un revenu et surtout une perspective.
C’est peut-être là la meilleure réponse à la cacophonie du sommet : la jeunesse burundaise, elle, semble avoir déjà compris l’économie que ses dirigeants peinent encore à lui expliquer.
