Evariste Ndayishimiye à la tête de l'union Africaine: Sera-t-il capable de faire pour l'Afrique ce qu'il n'a pas su faire pour son propre pays ?

Le Burundi a hérité, le 14 février 2026, de la présidence tournante de l'Union africaine. Un fauteuil continental que le pays revendique avec fierté — mais qu'il occupe avec deux handicaps lourds : la fragilité de sa propre maison et son engagement militaire direct dans la guerre qu'il est censé arbitrer. Enquête sur une présidence prise au piège de ses propres contradictions.

Après la série « Institutions et Pouvoir », notre Dossier du Weekend ouvre une nouvelle rubrique consacrée à la place du Burundi dans le monde. Premier volet : la présidence de l'Union africaine.

Par la Rédaction de Burundi Daily — Bujumbura, Vendredi 22 mai 2026

Le 14 février 2026, dans la salle Nelson-Mandela du siège de l'Union africaine à Addis-Abeba, le marteau a changé de main. L'Angolais João Lourenço a passé le témoin à Évariste Ndayishimiye, qui devient pour un an le visage du continent. Ghana et Tanzanie complétant le nouveau bureau comme premier et second vice-présidents. « Le Burundi exercera sa présidence dans un esprit d'écoute, d'impartialité et de coopération », a promis le chef de l'État Burundais. L'une des principales tâches de l'UA est de trouver une solution durable à la guerre en RDC. Mais comment arbitrer une guerre dont on est partie prenante.

À cet instant précis, à un peu plus de 1500 kilomètres à vol d'oiseau, de l'autre côté du lac Tanganyika, la frontière entre le Burundi et la République démocratique du Congo était fermée. Les rebelles du M23 tenaient Uvira, ville congolaise que Bujumbura aperçoit depuis ses collines. Quelque 90 000 Congolais avaient fui vers le Burundi. Et plusieurs milliers de soldats burundais étaient déployés sur la rive congolaise, engagés contre ces mêmes rebelles.

Voilà résumée, en une image, la singularité de cette présidence : un arbitre du continent qui est, dans le même mouvement, un combattant de l'un de ses conflits les plus dangereux. Le chef de l'État qui venait de promettre l'impartialité aux 55 membres de l'Union dirigeait, au même moment, une armée engagée dans le conflit le plus brûlant du continent.

C'est tout le paradoxe de cette présidence : le Burundi n'est pas un observateur lointain de la crise des Grands Lacs. Il en est un acteur. Et le voilà placé à la tête de l'institution chargée de la dénouer. Le renard, en somme, vient d'être nommé gardien du poulailler.

Depuis 2002, l'Union africaine a succédé à l'Organisation de l'unité africaine comme forum politique du continent. Son Acte Constitutif lui assigne une mission ambitieuse : « promouvoir la paix, la sécurité et la stabilité » en Afrique. Cinquante-cinq États, une architecture institutionnelle dense, mais une autorité qui se concentre, in fine, dans la Conférence des chefs d'État et de gouvernement. C'est en son sein qu'est choisi, chaque année, le président en exercice de l'Union.

Sur le papier, la fonction est lourde : le président en exercice représente l'Union, fixe le ton de sa diplomatie et pèse sur ses réponses aux crises. Dans les faits, son influence dépend largement de deux variables : la personnalité de son titulaire et le poids de son pays. Les présidences les plus marquantes, un Kadhafi, un Obasanjo furent celles d'États riches ou ambitieux. La rotation régionale, qui revient cette année à l'Afrique centrale, n'efface pas cette réalité brutale : un petit pays enclavé, traversé par une crise économique aiguë, ne dispose pas du même levier qu'une puissance pétrolière.

Un précédent récent vient pourtant nuancer cette grille de lecture, et il est, pour Bujumbura, doublement embarrassant. En 2018, c'est le Rwandais Paul Kagame qui présidait l'Union. Son mandat fut tout sauf décoratif. Chargé dès 2016 d'un rapport sur la réforme de l'institution, il a profité de son année de présidence pour en imposer le calendrier : signature à Kigali, en mars 2018, de l'accord créant la Zone de libre-échange continentale africaine — l'avancée la plus structurante de l'Union depuis sa fondation — et adoption d'un prélèvement de 0,2 % sur les importations destiné à affranchir l'organisation de la dépendance aux bailleurs. Le tout porté par un pays sans pétrole ni démographie de géant : la détermination d'un dirigeant peut compenser la modestie de son État.

En plus de six ans au pouvoir dans son pays, Ndayishimiye a prouvé qu'il n'était pas ce dirigeant. Presque tous les secteurs de la vie au Burundi sont plongés dans un chaos total. Sera-t-il capable de faire pour l'Afrique ce qu'il n'a pas su faire pour son propre pays ?

La présidence est aussi, par construction, éphémère. Un an, pas davantage, à peine atténué par le système de « troïka » reliant le sortant, l'actuel et l'entrant. Difficile, dans ce laps de temps, d'imprimer une marque durable sur des conflits aussi enkystés que celui des Grands Lacs.

Le conflit d'intérêts inscrit dans l'architecture

C'est ici que réside la première faille. Le cadre juridique de l'Union n'a tout simplement pas prévu le cas où l'État qui préside est lui-même partie au conflit dont l'organisation doit débattre. L'angle mort n'est pas seulement politique : il est structurel.

Le Burundi n'est pas un observateur lointain de la guerre de l'Est congolais. En mars 2023, il a signé un accord de coopération militaire avec Kinshasa. Jamais débattu au parlement ou soumis à son approbation, les détails de cet accord restent inconnus. Selon l'African Security Analysis, environ 10 000 soldats burundais ont été déployés en RDC à ce titre — l'armée burundaise étant devenue, sur le terrain, le principal allié étatique des forces congolaises face au M23. En janvier 2026, des milliers d'hommes ont été redéployés au Sud-Kivu et dans la plaine de la Ruzizi, à un jet de pierre de la frontière.

Cet engagement n'a rien de périphérique. Il place le Burundi au cœur de la mécanique du conflit : partage de renseignement, coordination opérationnelle, exposition aux lignes de front. et la responsabilité du Burundi ne saurait être facilement dissimulée derrière le voile d'un accord bilatéral de sécurité entre la RDC et le Burundi. Toute initiative que l'Union pourrait porter sur l'Est congolais — surveillance d'un cessez-le-feu, désarmement, sort des groupes armés frontaliers — toucherait directement à des intérêts dans lesquels Gitega est matériellement investi.

Il ne s'agit pas d'une violation des règles. Il s'agit d'une tension de structure. Même en respectant scrupuleusement la neutralité formelle, un président issu d'un État dont les troupes sont au front porte avec lui un faisceau d'engagements antérieurs que la fonction continentale ne peut effacer.

La posture d'arbitre se heurte à une autre réalité : le Burundi est en froid avec le Rwanda, un voisin également accusé d'être impliqué dans l'est de la RDC. Depuis le 11 janvier 2024, sa frontière avec le Rwanda est close — Bujumbura accusant Kigali de parrainer les rebelles de RED-Tabara, qui le combattent depuis 2015. Le Rwanda dément, qualifie la fermeture d'« unilatérale », et reproche au président burundais d'avoir, en sa qualité de champion de l'Union pour la jeunesse, la paix et la sécurité, usé de cette tribune d'une manière qui « compromet la paix dans la région ».

Pendant l'offensive du M23 fin 2025, c'est cette fois la frontière avec la RDC qui s'est refermée, au nom de la sécurité nationale, avant de rouvrir partiellement d'abord en février 2026. Deux frontières verrouillées, dont l'une condamne le corridor nord vers l'océan Indien : pour un pays enclavé, c'est s'asphyxier soi-même. Et pour un président qui prétend rapprocher Kinshasa et Kigali, c'est partir avec un lourd passif de crédibilité.

Un accord de paix RDC-Rwanda a pourtant été signé le 4 décembre 2025 sous l'égide de Washington, le Burundi n'y figurant qu'en observateur. En mai 2026, sous la pression américaine, le M23 a entamé un retrait de la plaine de la Ruzizi, près de la frontière burundaise — sans pour autant lâcher Kamanyola, au point de jonction des trois pays. La fragilité de l'accalmie est réelle et a été récemment prouvée par la reprise des combats, et le Burundi en demeure actateur engagé.

Peut-on être le héraut de la transformation du continent quand sa propre maison vacille ?

Reste la question qui mine, en sourdine, toute la présidence : peut-on être le héraut de la transformation du continent quand sa propre maison vacille ? C'est le cœur du « grand écart » entre l'éclat des sommets et la fragilité de la base arrière.

Le tableau économique du Burundi appelle toutefois la nuance, et l'honnêteté commande de la faire. Après des années de crise, le Burundi a enregistré une amélioration que tout analyste raisonnable doit reconnaître.: selon le FMI (mission de mai 2026), l'inflation est tombée de 45,5 % en avril 2025 à 10,8 % en mars 2026, portée par une sorte de discipline budgétaire retrouvée et une moindre planche à billets. La performance est réelle, et il serait malhonnête de la passer sous silence.

Mais les fondations restent friables. L'écart entre le taux de change officiel et celui du marché parallèle frôlait encore les 100 % fin avril 2026. Les réserves de change couvrent à peine quelques semaines d'importations. Les pénuries de carburant — files d'attente de plusieurs jours, pompes à sec — continuent de gripper l'économie réelle. Le pays demeure à haut risque de surendettement et fonctionne désormais sans programme financier du FMI, sous simple surveillance au titre de l'article IV. Comment exiger des réformes contraignantes de ses pairs quand sa capitale économique subit elle-même rationnements de carburant, d'eau et d'électricité ? Ce déficit d'exemplarité érode le capital moral indispensable à tout leadership continental.

Quatre mois, trois piliers, un bilan en demi-teinte

Sur le fond, le Burundi a retenu trois axes : l'eau et l'assainissement — thème officiel de l'Union pour 2026 —, la consolidation de la paix, et l'innovation au service de la jeunesse. Quatre mois plus tard, le bilan est en demi-teinte.

Sur l'eau, le lancement de consultations pour un pacte continental et la mobilisation de la Banque africaine de développement sont à porter au crédit du président. Mais le plaidoyer n'a pas encore accouché d'engagements financiers contraignants, et la présidence a soigneusement contourné les dossiers hydropolitiques les plus explosifs, à commencer par celui du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne.

Sur la paix, l'ancien médiateur des accords de Pretoria a multiplié les consultations bilatérales et prôné, vis-à-vis des régimes militaires du Sahel, une politique de la main tendue plutôt que de l'isolement. Sur le Soudan, en revanche, l'Union est restée d'une discrétion qui confine à l'effacement, laissant le terrain aux initiatives extra-africaines.

Sur l'innovation enfin, les forums de jeunes entrepreneurs ont offert une visibilité bienvenue à une génération montante — mais sans s'attaquer aux barrières réelles : crédit hors de portée, illettrisme numérique rural, exclusion foncière des femmes. La vitrine, là encore, brille plus que la base.

Faut-il, pour autant, condamner cette présidence d'avance ? Ses défenseurs avancent des arguments sérieux. Le poids du président en exercice est de toute façon limité ; l'engagement burundais en RDC, salué dans les capitales proches de Kinshasa comme une contribution à la stabilisation régionale, n'est pas en soi illégitime ; et le pays peut faire valoir, en matière de réconciliation post-conflit, une expérience que d'autres lui envient. Avant la crise de 2015 et le détournement des missions initiales de la CVR à des fins purement politiques, le Burundi pouvait se targuer d'une réconciliation post-conflit réussie.

Le problème n'est pas la mauvaise foi. Il est ailleurs. Dans la fixation de l'agenda, le choix des mots, le séquençage des initiatives, une présidence exercée par un acteur impliqué dans des problèmes que l'Union cherche à résoudre risque de redéfinir, insensiblement, les intérêts collectifs de sécurité en termes nationaux. La contradiction ne dépend pas d'un biais démontrable : elle est logée dans l'architecture elle-même.

Les huit mois qui restent diront laquelle des deux lectures l'emporte. Si l'Union parvient à contenir ce conflit de rôles, le Burundi sortira grandi, et sa parole sur les Grands Lacs en sera renforcée. Si elle échoue, l'épisode confortera les sceptiques pour qui le leadership continental reste, en dernier ressort, médiatisé par des calculs de sécurité nationale et d'intérêts sectaires.

La présidence 2026 est moins une occasion de symbolisme diplomatique qu'un test de résistance pour l'architecture même de l'Union. Reste à savoir si le renard se contentera de garder le poulailler — ou s'il en refera les règles de la ferme. La réponse en dira long sur les limites de la gouvernance continentale dans la région la plus volatile d'Afrique.

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