Nzovyikorera: Evariste Ndayishimiye parle plus de corruption et mauvaise gouvernance qu’il n’agit

Plusieurs analystes estiment que ces limites s’expliquent en partie par la configuration du pouvoir. Les grands projets publics impliquent souvent des acteurs influents issus du CNDD-FDD, parfois liés aux cercles sécuritaires et politico-militaires qui structurent l’État burundais depuis plus de deux décennies.Dans ce contexte, les prises de position présidentielles peuvent être interprétées comme un exercice d’équilibre : répondre aux attentes populaires en matière de lutte contre la corruption, tout en évitant des ruptures internes.

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19.5.2026
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Economie

Depuis plusieurs années, la gestion des grands projets publics au Burundi est ponctuée de prises de parole présidentielles fermes, souvent formulées sur le terrain, face à des chantiers en retard, des dépassements budgétaires ou des résultats très en deçà des promesses initiales. Ces interventions, largement relayées par les médias publics, visent à rassurer l’opinion sur la volonté de l’exécutif de lutter contre les dérives de la gestion publique.

Toutefois, l’analyse de plusieurs dossiers emblématiques révèle un décalage persistant entre la vigueur du discours et la portée réelle des mesures correctives annoncées.

Karusi : le projet de centre naisseur de lapins, révélateur d’un malaise plus large

La visite récente du président Evariste Ndayishimiye à Karusi illustre ce phénomène. Le projet de centre naisseur de lapins, lancé en 2023 et confié à OBUHA, devait constituer un levier de modernisation de l’élevage et de création de revenus en milieu rural.

Or, plus de trois ans après son lancement, le chantier présente un niveau d’avancement très faible, alors que près de 2,4 milliards de francs burundais auraient déjà été engagés. Face à ce constat, le chef de l’État a publiquement exprimé son mécontentement, dénonçant des lenteurs injustifiées et un décalage préoccupant entre les montants dépensés et les réalisations observables.

La décision de retirer l’OBUHA de la gestion du projet et d’annoncer un audit financier et technique s’inscrit dans une logique de réaffirmation de l’autorité de l’État. Toutefois, au regard des précédents, nombre d’observateurs s’interrogent sur la capacité de ces mesures à déboucher sur des sanctions effectives et des réformes structurelles.

Le barrage de Mpanda : un symbole des limites de l’action corrective

Le barrage de Mpanda demeure l’un des exemples les plus cités dans les débats sur la gouvernance des projets publics. Malgré des déclarations présidentielles répétées et des ultimatums clairement formulés, un cas de corruption bien médiatisé sur ce projet, n’a pas conduit à des poursuites judiciaires majeures ni à une remise en cause profonde des mécanismes de décision. Côme Manirakiza, ancien ministre de l'nergie et aujourd'hui député élu dans la circonscription de Bubanza avait été pointé du doight comme une des pièces maitraisses dans cette affaire de corruption.

Cet ancien ministre a étonné plus d'un en gratifiant à l'Etat burundais, en guise de cadeau, une bâtisse en étages à trois niveaux construit «avec ses propres moyens». Bien plus, lors de la mobilisation des contributions pour financer le processus électoral de 2020, il avait déposé à la banque une grosse cagnotte de plus de 256 millions de Fbu comme collecte auprès du ministère de l'énergie et des mines dont il assurait la gestion.

Comme le dit si éloquemment un journal local: «A l’époque, ce don étonnant a suscité beaucoup de commentaires. Dans le monde, il est rare en effet qu’un ministre dispose de tant de moyens, jusqu’à offrir un bâtiment de plusieurs étages à son "employeur", en l’occurrence l’Etat. Mais apparemment cela n’a pas choqué en haut lieu. Le généreux ministre sera d’ailleurs décoré par le Président de la République.»

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Pour de nombreux analystes, ce dossier a marqué un tournant : il a renforcé l’idée que l’indignation publique ne constitue pas en soi une politique de reddition des comptes, surtout lorsque les responsabilités touchent des cercles influents.

OTRACO : entre sanction symbolique et continuité administrative

Un autre cas régulièrement évoqué concerne l’ancienne directeur général de OTRACO. Après des critiques publiques et un limogeage présenté comme une mesure de fermeté, l’ancien directeur général Albert Maniratunga a été rapidement réaffecté à un poste de rang supérieur par décret présidentiel. Le chef de l'Etat burundais y voyait une trahison du peuple. « Ni le DG de l'OTRACO, ni le patron de cette société [ société étrangère qui assure le contrôle technique des automobiles au Burundi] ne vont plus mettre le pied à l'OTRACO, je demande au DG de la Police de fermer les bureaux, dans trois jours, je vais vous montrer comment faire les choses sans eux », avait-t-il alors déclaré.

«Vous vous imaginez les pertes encourues par un citoyen de Cankuzo qui doit chaque fois se rendre à Bujumbura pour un simple document de contrôle technique ?», avait ajouté le président burundais.

Cette séquence a contribué à nourrir le sentiment que certaines sanctions relèvent davantage de la gestion politique de l’opinion que d’une volonté de transformation durable des pratiques administratives.

Justice et lutte contre la corruption : une action perçue comme sélective

Sur le plan judiciaire, plusieurs affaires sont mises en avant pour démontrer l’engagement des autorités contre la corruption. L’affaire impliquant l’entourage de l’ex-ministre Come Manirakiza a ainsi occupé l’espace médiatique, avec des réquisitions lourdes et un discours officiel insistant sur la fin de l’impunité.

Cependant, des voix critiques soulignent que ces procédures concernent plus fréquemment des acteurs périphériques, tandis que les réseaux décisionnels centraux restent largement à l’abri des poursuites.

OBUHA et les fragilités institutionnelles persistantes

Le cas de Karusi intervient dans un contexte où l’OBUHA a déjà été associée à des controverses foncières à Bujumbura, notamment sur l’attribution de parcelles urbaines. Ces dossiers, largement documentés, n’ont pas conduit à des réformes institutionnelles visibles, renforçant l’idée d’un traitement ponctuel des crises plutôt qu’une approche systémique.

Plusieurs analystes estiment que ces limites s’expliquent en partie par la configuration du pouvoir. Les grands projets publics impliquent souvent des acteurs influents issus du CNDD-FDD, parfois liés aux cercles sécuritaires et politico-militaires qui structurent l’État burundais depuis plus de deux décennies.

Dans ce contexte, les prises de position présidentielles peuvent être interprétées comme un exercice d’équilibre : répondre aux attentes populaires en matière de lutte contre la corruption, tout en évitant des ruptures internes susceptibles de fragiliser la coalition au pouvoir.

Cette tension est analysée dans plusieurs travaux consacrés à la transparence budgétaire et aux luttes de pouvoir au sommet de l’État.

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Au-delà des discours, l’épreuve des institutions

Le dossier du centre naisseur de lapins de Karusi, comme ceux du barrage de Mpanda ou de l’OTRACO, met en lumière une problématique centrale de la gouvernance burundaise : la difficulté à transformer l’indignation politique en mécanismes durables de reddition des comptes.

Pour de nombreux observateurs, l’enjeu n’est plus la multiplication des déclarations de fermeté, mais la capacité des institutions de contrôle, de justice et d’audit à agir de manière indépendante, cohérente et continue. Sans cette évolution, les scandales risquent de se succéder, nourrissant une défiance croissante de l’opinion à l’égard des annonces officielles et des promesses de réforme.

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