CENI : De l’arbitre électoral à l’instrument du Parti-État et du verrouillage politique au Burundi

Les commissions électorales qui se sont succédé depuis 2025, de Ndayicariye à Ntahorwamiye, n'ont été que les instruments d’une tragédie burundaise qui refuse de se dénouer. Elles ont échoué à bâtir le pont nécessaire vers la modernité, préférant agir comme les cadenas d’un système à bout de souffle qui se nourrit de sa propre inertie. L'acte de résistance solennel des cinq partis d'opposition marque peut-être le début d'un réveil national face à cette spoliation de la souveraineté populaire.

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Depuis 2025, le paysage institutionnel burundais offre le spectacle désolant d’une démocratie sous perfusion, où l’alternance est devenue un concept abstrait, voire séditieux. Au centre de cet étouffement programmé se trouve la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI), une institution qui, loin de sa mission constitutionnelle d’arbitre impartial, s’est muée au fil des années en une chambre d’enregistrement dévouée corps et âme au CNDD-FDD. Ce glissement insidieux a transformé le droit de vote, jadis perçu comme l'ultime espoir de changement, en un simple rituel de légitimation d’un Parti-État monolithique qui refuse obstinément toute évolution politique, sociale ou économique réelle pour le pays.

De Ndayicariye à Ntahorwamiye, une lignée de gardiens du temple CNDD-FDD


L’histoire de la Commission Électorale Nationale Burundaise (CENI) de ces deux dernières décennies n’est pas celle d’une institution qui gagne en maturité ou en autonomie, mais celle d’une loyauté partisane qui se transmet comme un héritage bureaucratique sacré. Trois noms incarnent cette chronique d’un verrouillage annoncé : Pierre Claver Ndayicariye, Pierre Claver Kazihise et Prosper Ntahorwamiye. Bien que les visages changent pour donner l'illusion d'un renouvellement, l’idéologie de la conservation du pouvoir à tout prix demeure le seul dénominateur commun, portée par une relation de mentorat quasi filiale entre ces acteurs clés du régime.

Pierre Claver Ndayicariye, véritable patriarche et architecte de ce système, a instauré une culture de la défiance systématique envers toute forme de critique, qu'elle soit interne ou internationale. Sous son mandat fondateur, la CENI a appris l'art de manipuler la sémantique de la « souveraineté nationale » pour masquer des exclusions massives et méthodiques de l'opposition. Cependant, son influence néfaste ne s'est pas arrêtée aux portes des bureaux de vote. Après avoir déconstruit l'espoir démocratique, Ndayicariye a exporté cette ingénierie de la division à la tête de la Commission Vérité et Réconciliation (CVR). Là, il a transformé la quête de justice en un outil de propagande sélective, instrumentalisant les blessures du passé pour justifier l'hégémonie actuelle du régime. Aujourd'hui, il parachève ce quadrillage institutionnel en verrouillant l'ordre juridique via la Cour des Terres et autres Biens (CNTB), où la propriété foncière est devenue une arme de chantage politique, permettant de récompenser les zélotes et de punir les récalcitrants à l’allégeance.

Dans ce dispositif de contrôle total, Prosper Ntahorwamiye n'apparaît pas comme un successeur indépendant, mais comme un pur produit de laboratoire politique. Longtemps cantonné au rôle de « fils politique » et de porte-parole zélé sous l'ère Ndayicariye, il a fait ses classes dans une rhétorique vaine, agissant comme une simple chambre d’écho des désirs du maître. En accédant à la présidence de la CENI, il n'a fait que confirmer sa fonction de doublure fidèle, veillant avec soin à ce que le verrou posé par son mentor ne saute jamais. Entre ces deux époques, Pierre Claver Kazihise a servi de pont technique indispensable, bétonnant les procédures administratives pour que l'anomalie démocratique devienne le logiciel standard et incontestable de l'État burundais. Mais son empreinte n’est que l’ombre du passé et son nom moisit dans les corbeilles du parti de l’aigle.

L'opposition face à l’historique parodie de dialogue


L’actualité récente a fini de déchirer le voile de cette prétendue indépendance institutionnelle. Le vendredi 8 mai 2026, la salle de réunion du Restaurant Donatus de Kinindo est devenue le théâtre d'une rupture historique qui fera date dans les annales politiques du pays si ça se conserve et se consolide. Alors que la CENI prétendait orchestrer un dialogue avec les partis et la société civile, l'intervention ouvertement provocatrice d'un membre de la société civile dite « courtisane », véritable satellite du pouvoir exécutif, a mis le feu aux poudres. Cet incident n'était pas un accident de parcours, mais la manifestation crue du mépris de l'institution pour les voix dissidentes. Agacés par le langage de la cour du CNDD-FDD que s’est forgée la société civile satellite au pouvoir, le RANAC, l’APDR et d’autres partis claquent la porte.

Face à ce simulacre de concertation, cinq partis majeurs de l’opposition, l’UPRONA, le FRODEBU, le CODEBU, le CDP et le CNL dirigé par Nestor Girukwishaka, ont pris la décision radicale de déclarer noir sur blanc ne plus jouer « le villageois et le serpent » de Jean de La Fontaine. En annonçant qu’ils ne participeraient plus aux réunions convoquées par la CENI, ces formations refusent désormais de servir de caution pluraliste à une mécanique électorale qu'ils jugent verrouillée bien avant les échéances de 2027. Le message est sec, le ton est grave, l'opposition ne veut plus prêter sa présence à une mise en scène où les règles sont dictées par le bénéficiaire du scrutin.

Dans leur déclaration commune du 8 mai 2026, les présidents de ces cinq partis affirment que la préparation de la présidentielle de 2027 ne peut se poursuivre comme si les élections de 2025 n’avaient laissé aucune blessure politique profonde. Ces derniers scrutins, marqués par de graves irrégularités, n'ont jamais fait l'objet de correctifs politiques ou de garanties nouvelles, malgré les multiples saisines des institutions compétentes jusqu'au sommet de l'État. Pour les signataires, la CENI de Prosper Ntahorwamiye n'est plus un arbitre, mais un rouage intégré au dispositif du CNDD-FDD, rendant tout pluralisme purement formel et dénué de substance.

La faillite systémique d’un pays à bout de souffle


L’obstination de ce clan de la continuité à maintenir ce statu quo électoral engendre des ondes de choc qui dépassent largement les enceintes des bureaux de vote, dessinant les contours d'une faillite nationale globale. Cette asphyxie commence inévitablement sur le terrain politique, où la fusion toxique entre le Parti et l'État a fini par transformer l'espace public en un désert démocratique aride. En investissant systématiquement le CNDD-FDD comme l'unique horizon possible, la CENI a annihilé toute possibilité de compétition saine, forçant l'opposition à choisir entre la marginalisation silencieuse ou la résistance symbolique, pendant que le multipartisme se vide de sa substance vitale.

Cette impasse politique se prolonge et s'aggrave par une déshérence sociale profonde qui fracture la nation. Le verrouillage électoral systématique nourrit un sentiment de désespoir au sein d'une jeunesse burundaise majoritaire mais privée de toute perspective d'alternance. Ce malaise social est encore exacerbé par l’omniprésence dans le mal du faucon et même bourreau des valeurs de la démocratie qu’est Ndayicariye. L'instrumentalisation de la justice foncière sous son influence directe, où la spoliation et l'insécurité juridique deviennent des outils de contrôle et de punition sociale. Lorsque la justice cesse d'être un droit universel pour devenir un privilège octroyé aux fidèles du régime, c'est la cohésion même de la société qui s'effondre, laissant place à une rancœur sourde entre le peuple spolié et l'oligarchie triomphante.

Ce déclin social et politique trouve son prolongement inéluctable dans un marasme économique né du népotisme et de l'absence de renouvellement des élites. Le clientélisme, corollaire naturel du Parti-État, étouffe l’initiative privée et décourage les investissements structurants au profit d'une gestion prédatrice des ressources nationales. Sans nouveaux visages pour apporter des idées fraîches et sans sécurité juridique pour garantir les échanges, le Burundi reste prisonnier d'une autarcie précaire. La stagnation économique n'est alors plus une fatalité géographique, mais la conséquence directe d'un système politique qui préfère la survie d'un clan au développement du pays, maintenant ainsi la population dans une pauvreté endémique pendant que ses voisins s'inscrivent dans la marche du progrès régional.

L'urgence d'une rupture est nécessaire


Les commissions électorales qui se sont succédé depuis 2025, de Ndayicariye à Ntahorwamiye, n'ont été que les instruments d’une tragédie burundaise qui refuse de se dénouer. Elles ont échoué à bâtir le pont nécessaire vers la modernité, préférant agir comme les cadenas d’un système à bout de souffle qui se nourrit de sa propre inertie. L'acte de résistance solennel des cinq partis d'opposition marque peut-être le début d'un réveil national face à cette spoliation de la souveraineté populaire. Mais il lui faut la sève, d’autres forces pour résister contre les tempêtes pour ne pas tomber dans les tentations à l’instar des initiatives du passé.

Le Burundi ne retrouvera le chemin de la dignité, de la prospérité et de la paix sociale que lorsqu’il se dotera d’institutions réellement indépendantes, capables de dire la vérité des urnes sans trembler devant les palais de Gitega. Tant que la CENI restera une section annexe du parti au pouvoir, dirigée par des héritiers de l'immobilisme, le pays restera enchaîné à un passé qui refuse de mourir. Il est temps de comprendre que le pluralisme ne se décrète pas dans des discours, il se vit dans la liberté de choisir un destin nouveau, loin des simulacres électoraux qui ne trompent plus personne.

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