Après les bonnes grâces en plein milieu DD, Olivier Suguru est voué aux gémonies

La gouvernance sert ici de prétexte discursif. Le véritable moteur de la campagne est identitaire. Le récit ne vise pas à corriger une pratique, mais à rappeler une frontière implicite : jusqu’où un acteur tutsi peut aller sans devenir illégitime.Lorsque la critique prend la forme d’un appel à l’« intervention chirurgicale », lorsqu’elle désigne explicitement un « tutsi friqué » comme menace existentielle, elle quitte définitivement le champ de l’éthique publique pour entrer dans celui de l’idéologie d’exclusion.

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29.1.2026
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Politique

Après avoir longtemps bénéficié des bonnes grâces du centre du pouvoir, Olivier Suguru est désormais voué aux gémonies. Son alignement au sein de la galaxie du CNDD-FDD vacille, et le temps de la tolérance semble révolu. Depuis plusieurs mois, une offensive médiatique coordonnée, d’une rare virulence, le vise à travers des publications qui le présentent comme l’incarnation d’un système mafieux ayant « phagocyté » l’économie burundaise.

Député de la circonscription de Bujumbura, président de la Chambre fédérale de commerce et d’industrie du Burundi (CFCIB) et acteur central de l’interface entre pouvoir politique et monde économique, Suguru est désormais décrit par certains médias alignés et radicalisés en l'occurrence Burundi-Forum, un journal en ligne ultra-huitisant comme un « cancer agressif », un « architecte d’un empire financier tentaculaire » où conflits d’intérêts et montages opaques seraient érigés en mode de gouvernance. Ce plateforme ouvertement extrémiste va jusqu’à appeler à une « intervention chirurgicale urgente et radicale » pour éviter la « mort clinique » de l’économie.

Cette rhétorique, explicitement déshumanisante et accompagnée d’une stigmatisation identitaire assumée, marque un tournant dangereux. Malgré sa virulence et l'apparente main invisible d'hommes puissants qui la contrôlent à distance, elle impose toutefois une lecture nuancée : tout rejeter serait intellectuellement malhonnête, tout accepter serait politiquement irresponsable.

Même si elle est sélective et extrémiste, cette critiquene de gouvernance repose sur des faits réels

Sur le fond, les faits donnent matière à débat. Olivier Suguru cumule des fonctions politiques, économiques et une influence sur des projets publics structurants. Dans tout cadre de gouvernance rigoureux, cette concentration soulève des questions objectives de conflits d’intérêts, de compatibilité des rôles et de confusion entre sphères publique et privée.
À ce titre, la critique de principe n’est pas infondée. Elle met en lumière une faiblesse structurelle du système burundais : l’absence de règles claires et de mécanismes de contrôle effectifs sur le cumul des fonctions.

Mais cette critique aurait pu — et dû — être traitée par des voies institutionnelles : audits, débats parlementaires, clarification juridique. Or, elle a été capturée par une mise en scène médiatique violente, orientée non vers la réforme mais vers la disqualification morale et symbolique d’un individu, qui, même corrompu et immoral, n'est qu'un élément d'un groupe beaucoup plus vaste d'individus puissants qui ont pris le contrôle de l'État sous tous ses aspects.

Quand la cible n’est plus le cumul, mais l’identité

Là où la séquence médiatique issue des milieux extrémistes hutus révèle sa véritable nature, c’est dans son caractère sélectif. Si l’indignation était réellement motivée par le cumul de fonctions incompatibles ou par la corruption, alors Olivier Suguru serait loin d’être une exception dans le paysage politico-économique burundais.

De nombreux acteurs, cette fois issus du groupe majoritaire, cumulent de manière bien plus flagrante des fonctions publiques et des intérêts privés. Des généraux, déjà au cœur de la capture de l’État et de ses fonctions régaliennes, sont actifs dans presque tous les secteurs commerciaux stratégiques. Des ministres combinent ouvertement leurs responsabilités gouvernementales avec des activités commerciales privées, pourtant explicitement interdites par la Constitution.
La Première Dame occupe un rôle institutionnel de fait, sans base constitutionnelle claire, tout en mêlant affaires privées et affaires de l’État. Le Président de la République lui-même revendique publiquement son statut de businessman, en dépit des restrictions constitutionnelles applicables à sa fonction.

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Or, aucun de ces cas ne fait l’objet d’une campagne de déshumanisation comparable. Aucun n’est décrit comme un « cancer à extirper ». Aucun n’est sommé de disparaître pour « sauver la nation ».

Cette asymétrie révèle un fait central : ce que les milieux extrémistes hutus ne pardonnent pas à Suguru, ce n’est pas le cumul en soi, mais le cumul par un Tutsi au cœur du système DD. Il n’est pas attaqué parce qu’il enfreindrait des règles inexistantes ou tolérées, mais parce qu’il a réussi à infiltrer, maîtriser et prospérer dans un système historiquement verrouillé.

La gouvernance comme prétexte, l’ethnicité comme moteur

La gouvernance sert ici de prétexte discursif. Le véritable moteur de la campagne est identitaire. Le récit ne vise pas à corriger une pratique, mais à rappeler une frontière implicite : jusqu’où un acteur tutsi peut aller sans devenir illégitime.
Lorsque la critique prend la forme d’un appel à l’« intervention chirurgicale », lorsqu’elle désigne explicitement un « tutsi friqué » comme menace existentielle, elle quitte définitivement le champ de l’éthique publique pour entrer dans celui de l’idéologie d’exclusion.

Le cas Suguru révèle ainsi une contradiction profonde du système : il tolère des pratiques incompatibles avec la bonne gouvernance tant qu’elles sont exercées par les « bons » acteurs, puis instrumentalise ces mêmes pratiques pour délégitimer ceux qui, par leur identité ou leur autonomie, deviennent politiquement indésirables.

Il est évident que la séquence médiatique contre Olivier Suguru repose sur une base factuelle partielle, mais elle est fondamentalement corrompue dans ses intentions et dans sa mise en œuvre. Elle ne cherche ni la transparence ni la réforme. Elle révèle l’incapacité du système à se réguler par le droit et le danger que des débats légitimes sur la gouvernance soient capturés par des logiques extrémistes, ethnicisées et potentiellement violentes.

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