WhatsApp au Burundi : le silence des élites dans un pays paralysé par la peur
« Si quelqu’un ose poser une question sur la politique ou critiquer le pouvoir, il est souvent retiré du groupe », raconte Jean‑Claude, membre d’un groupe WhatsApp d’anciens élèves. « Les modérateurs nous rappellent constamment que certains sujets ne sont pas tolérés ici. Même les débats modérés peuvent entraîner l’exclusion. »Cette censure interne accentue l’auto‑censure. Les membres apprennent vite à contourner les sujets sensibles, à éviter toute critique ou réflexion sur la politique nationale.
Dans un groupe WhatsApp d’anciens élèves d’un lycée prestigieux de Bujumbura, les notifications affluent sans fin, mais les messages restent curieusement légers. Des blagues, des anecdotes de la vie quotidienne, parfois des photos de paysages… mais jamais de politique.
« On ne parle plus de politique ici, même entre nous », confie Jean‑Pierre, ancien étudiant universitaire. « Dès qu’un sujet devient un peu chaud, le silence tombe. Les gens arrêtent de répondre. On sent que tout peut être surveillé. »
Ce groupe, comme tant d’autres à travers le pays, est un microcosme de la peur nationale. Depuis 2015, le Burundi est marqué par une répression féroce : arrestations arbitraires, disparitions et menaces ont contraint la société entière à apprendre à se taire, même les élites intellectuelles, censées être les voix critiques du pays.
Des conversations légères pour masquer l’inquiétude
Dans ces groupes, on échange des anecdotes ou des nouvelles superficielles. Tout sujet politique ou critique du pouvoir est soigneusement évité.
« Même entre nous, on préfère parler des films ou des recettes de cuisine. Personne ne veut se mettre en danger », ajoute Claudine, qui fréquente ce type de groupe depuis dix ans.
La neutralité comme mécanisme de survie
Pour beaucoup d’intellectuels, ce silence n’est pas de la passivité : c’est un mécanisme de survie. Même derrière l’écran, la peur est palpable.
« J’ai appris à me taire. Même ici, je sens qu’on peut tout savoir sur moi », raconte Emmanuel, enseignant et ancien étudiant de Bujumbura. « Le groupe est devenu un espace sûr, mais seulement si on reste léger et neutre. »
La neutralité, pourtant, a un coût : elle limite le débat, étouffe la critique et renforce la paralysie intellectuelle. Si les élites se taisent, que reste‑t‑il pour les populations rurales, plus exposées et moins protégées ?
Les conversations légères comme refuge
Pour se protéger, les membres se réfugient dans l’anodin : échanges sur des films, des voyages ou des anecdotes personnelles. Mais ce léger bavardage n’est pas qu’un passe‑temps : il est la preuve silencieuse de la peur qui régit la société.
« On partage des images drôles, des citations motivantes… juste pour garder le contact sans risquer quoi que ce soit », confie Alice, cadre dans une ONG locale.
Le rôle des modérateurs : gardiens du silence
Mais ce silence n’est pas seulement spontané : il est activement encadré par les modérateurs des groupes. Leur rôle est devenu central : surveiller les discussions, évaluer ce qui pourrait être trop risqué et supprimer les messages jugés sensibles.
« Si quelqu’un ose poser une question sur la politique ou critiquer le pouvoir, il est souvent retiré du groupe », raconte Jean‑Claude, membre d’un groupe WhatsApp d’anciens élèves. « Les modérateurs nous rappellent constamment que certains sujets ne sont pas tolérés ici. Même les débats modérés peuvent entraîner l’exclusion. »
Cette censure interne accentue l’auto‑censure. Les membres apprennent vite à contourner les sujets sensibles, à éviter toute critique ou réflexion sur la politique nationale. Le groupe devient ainsi un espace artificiellement sûr, où la liberté d’expression est limitée non seulement par la peur extérieure, mais aussi par des règles internes strictes, appliquées avec vigilance par les modérateurs.
Le poids concret de la répression : l’affaire Sandra Muhoza
La peur n’est pas qu’une abstraction : elle a des conséquences réelles et sévères. Un exemple frappant est celui de la journaliste Sandra Muhoza, correspondante pour le média en ligne burundais La Nova Burundi. Elle a été arrêtée en avril 2024 après avoir partagé des commentaires critiques dans un groupe WhatsApp de journalistes au sujet d’une rumeur sur la distribution d’armes par des autorités locales.
Accusée d’« atteinte à l’intégrité du territoire national » et d’« incitation à la haine ethnique », elle a d’abord été condamnée à une peine de prison ; après un long processus judiciaire, elle a obtenu une liberté provisoire en mars 2026, après près de deux ans derrière les barreaux.
Pour beaucoup de Burundais, l’affaire de Sandra Muhoza symbolise la réalité terrifiante derrière les messages anodins partagés dans des groupes WhatsApp : si même une journaliste éduquée peut être emprisonnée pour des mots échangés en ligne, le silence devient presque une obligation.
Un autre exemple : Gloriose Karerwa Kamikazi
En décembre 2019, une jeune femme d’origine tutsie, Gloriose Karerwa Kamikazi, a été incarcérée à la prison centrale de Mpimba après qu’un message qu’elle avait posté sur WhatsApp ait été relayé dans d’autres groupes et interprété comme une offense envers des militantes du parti au pouvoir, le CNDD‑FDD.
Dans ce message privé, elle exprimait une opinion controversée sur des membres de l’aile féminine du parti ; mais ce qui devait rester entre collègues a été diffusé plus largement, entraînant des accusations d’outrage et une détention pendant plusieurs mois avant son procès.
Ce cas illustre une réalité inquiétante : la surveillance et la répression s’étendent aux citoyens ordinaires, y compris ceux qui ne sont pas journalistes ou figures publiques, et même un message privé peut avoir des conséquences judiciaires graves.
Un miroir inquiétant de la société burundaise
Les groupes WhatsApp montrent comment la terreur façonne la communication, transforme les interactions et conditionne les comportements sociaux. Dans ces microcosmes numériques, la peur dicte le silence, la neutralité devient obligatoire, et la parole libre disparaît.
Ces échanges légers sont autant un refuge qu’un symbole de paralysie. Dans un pays où parler peut être dangereux, même les plus éduqués doivent apprendre à se taire, à sourire et à partager des images anodines. La société burundaise, à travers ces petits écrans, montre sa fragilité et sa résilience forcée face à la peur.
