Affaire pétrolière burundaise : un litige international révélateur d’un système sous tension
L’origine du litige remonte à un contrat signé en juin 2022, par lequel Lamar s’engageait à fournir du carburant à Prestige via le port de Dar es Salaam, avant son acheminement vers le Burundi.Pour rappel, Prestige est une entreprise de création récente, souvent présentée comme proche des cercles du pouvoir. Selon certaines sources, elle serait liée à la Première dame, Angéline Ndayishimiye. Elle a notamment supplanté Interpetrol, acteur historique du secteur au Burundi, qui assurait l’approvisionnement du pays en carburant, y compris au plus fort de la guerre civile.
Le contentieux opposant la société burundaise Prestige Investment SA à la firme émiratie Lamar Commodity Trading DMCC vient de franchir une étape décisive. La Haute Cour commerciale de Tanzanie a ordonné la suspension de la procédure judiciaire locale au profit d’un arbitrage international à Londres, conformément à la clause contractuelle liant les parties.
L’origine du litige remonte à un contrat signé en juin 2022, par lequel Lamar s’engageait à fournir du carburant à Prestige via le port de Dar es Salaam, avant son acheminement vers le Burundi.
Pour rappel, Prestige est une entreprise de création récente, souvent présentée comme proche des cercles du pouvoir. Selon certaines sources, elle serait liée à la Première dame, Angéline Ndayishimiye. Elle a notamment supplanté Interpetrol, acteur historique du secteur au Burundi, qui assurait l’approvisionnement du pays en carburant, y compris au plus fort de la guerre dans les années 1990.
Afin de sécuriser l’opération, Prestige avait obtenu une lettre de crédit standby émise par KCB, une banque kényane, et garantie par la Banque centrale du Burundi.
Cependant, la relation commerciale s’est rapidement détériorée lorsque Lamar a refusé de livrer une troisième cargaison de 20 000 mètres cubes de carburant, accusant Prestige de ne pas avoir honoré ses obligations de paiement. Prestige a alors saisi la justice tanzanienne pour rupture de contrat, tandis que Lamar a invoqué la clause d’arbitrage stipulant que tout différend devait être tranché à Londres selon le droit anglais.
La Cour a finalement donné raison à Lamar sur la question de compétence, rappelant qu’un accord d’arbitrage valide doit, en principe, être respecté, sauf circonstances exceptionnelles.
Une affaire au cœur de la crise chronique du carburant
Ce litige ne peut être compris indépendamment du contexte burundais. Depuis plusieurs années, le pays est confronté à des pénuries récurrentes de carburant, affectant gravement la vie quotidienne et l’activité économique. Dans ce contexte, chaque cargaison devient stratégique.
Le blocage d’un volume aussi important que celui en cause dans cette affaire illustre la fragilité du système d’approvisionnement du pays. La dépendance du Burundi vis-à-vis d’intermédiaires étrangers et de circuits logistiques régionaux l’expose à des conflits commerciaux complexes, souvent traités hors de ses frontières comme c’est désormais le cas avec cet arbitrage à Londres.
Prestige Investment : une société au cœur des controverses
Au-delà du simple différend contractuel, l’affaire met en lumière le rôle controversé de Prestige Investment SA dans le secteur énergétique burundais.
Selon plusieurs analyses et enquêtes, notamment issues de la presse burundaise indépendante, Prestige serait liée à des cercles proches du pouvoir et bénéficierait de positions privilégiées dans l’importation de carburant et d’autres secteurs stratégiques. Ces relations alimentent des soupçons persistants de favoritisme et de gouvernance opaque.
Des scandales récents évoquent également des accords économiques jugés peu transparents, voire défavorables à l’intérêt public, dans lesquels des sociétés peu connues à l’international dont Prestige se voient attribuer des contrats majeurs.
Arbitrage international et multiplication des litiges
Le recours à l’arbitrage international s’inscrit dans une tendance plus large : le Burundi est de plus en plus impliqué dans des contentieux internationaux, notamment dans les secteurs extractifs et énergétiques.
Certaines sociétés minières ont engagé, ou envisagent d’engager, des procédures arbitrales après la suspension ou la renégociation de leurs contrats par l’État burundais. Le cas de la société britannique Rainbow Rare Earths est particulièrement révélateur. Après la suspension de ses activités sur le site de Gakara en 2021, l’entreprise est entrée en différend avec le gouvernement burundais et a dû mobiliser des experts pour soutenir ses négociations, signe d’un conflit latent susceptible d’évoluer vers un arbitrage international.
Ces tensions trouvent leur origine dans une volonté affichée des autorités de reprendre le contrôle — pas nécessairement dans l’intérêt public — des ressources naturelles. Elles soulèvent également des inquiétudes quant à la sécurité juridique et à la prévisibilité du cadre d’investissement, créant un environnement marqué par l’instabilité réglementaire et des accusations récurrentes de mauvaise gouvernance.
Officiellement, les autorités justifient ces révisions contractuelles par la nécessité de défendre les intérêts nationaux et de corriger des accords jugés déséquilibrés. Cependant, de nombreuses voix dénoncent un système où les décisions économiques majeures sont concentrées entre quelques acteurs proches du pouvoir, sans véritable transparence ni contrôle indépendant.
Une affaire symptomatique
En définitive, le différend entre Prestige et Lamar dépasse largement le cadre d’un simple conflit commercial. Il met en évidence la fragilité structurelle de l’approvisionnement énergétique du Burundi, les risques liés à des montages financiers et contractuels complexes, ainsi que les interrogations persistantes sur la transparence et la gestion des ressources stratégiques.
L’arbitrage à Londres pourrait apporter une clarification juridique. Mais, sur le fond, cette affaire illustre surtout les dysfonctionnements profonds d’un secteur clé, où enjeux économiques, politiques et intérêts privés restent étroitement imbriqués.
