Burundi 2027 : Et si les arbres examinaient enfin la hache?
Depuis vingt ans, le CNDD-FDD gouverne à la manière de la hache de la fable : en persuadant les arbres qu'elle est de leur famille. Radiographie d'un système où l'exclusion tient lieu de méthode, et le récit, de bilan.
On raconte que, dans une forêt lointaine, les arbres avaient pris l'habitude d'élire leurs dirigeants. À chaque scrutin, la hache l'emportait — et jamais de justesse : toujours par l'un de ces scores écrasants dont seules les autocraties ont le secret.
Un jour, lassés de voir tomber les leurs, quelques arbres finirent par protester : « Mais enfin, voilà des années que cette hache nous abat ! »
La hache, imperturbable, leur montra son manche : « Regardez. Il est en bois, taillé dans l'un des vôtres. Nous sommes donc de la même famille. »
Rassurée, la forêt applaudit — et vota, une fois de plus, pour un nouveau mandat.
Cette vieille fable, que plusieurs cultures se disputent, dit à peu près tout du Burundi contemporain. Non parce que ses dirigeants seraient des bûcherons, mais parce qu'un pouvoir peut abattre les siens pendant des années tout en restant plébiscité, à condition de maîtriser une seule chose : le récit. Le manche est en bois ; la lame, elle, reste tranchante.
Depuis vingt ans, le CNDD-FDD dirige le pays avec une constance qui, mise au service d'autres fins, forcerait l'admiration. Le bilan, lui, tient davantage du cauchemar dont on ne parvient pas à se réveiller : État de droit en lambeaux, institutions financières internationales méfiantes, familles asphyxiées, disparitions et arrestations arbitraires, climat de peur érigé en méthode de gouvernement. Ce naufrage n'a pourtant rien d'accidentel. Il procède d'un choix fait très tôt et jamais démenti : celui de l'exclusion érigée en principe de gouvernement.
Ce choix s'est manifesté en deux temps. À son arrivée au pouvoir, le parti issu de la rébellion entreprend de « dé-Bururi-ser » (lisez débururiser) son administration : sous couvert de rééquilibrage, il écarte des cadres formés et expérimentés au seul motif de leurs origines méridionales. La géographie devient un critère de confiance ; la compétence, un soupçon.
Dix ans plus tard, en 2015, la logique s'emballe et se retourne contre ses propres artisans. Lorsque le président Nkurunziza s'entête à briguer un troisième mandat — jugé contraire à l'esprit des Accords d'Arusha et à la limitation constitutionnelle du nombre de mandats —, ce n'est plus le Sud que l'on purge, mais quiconque ose rappeler que même la hache doit respecter les règles de la forêt. Qu'ils soient du Nord, de l'Est, de l'Ouest ou du Sud, les cadres réticents sont écartés, poussés à l'exil, emprisonnés ou réduits au silence. En deux purges successives, le régime s'est ainsi privé de ses meilleurs garde-fous — et c'est de là, bien plus que d'une quelconque fatalité, que date la véritable descente.
Les conséquences, elles, ne relèvent pas de l'opinion, encore moins d'une fable: elles se mesurent. Faute de cap, la planification a déserté des secteurs entiers. L'essentiel des grandes infrastructures du pays remonte encore à l'ère Bagaza — c'est-à-dire aux années 1980 —, alors que la population a, depuis, plus que doublé. Un pays deux fois plus nombreux fonctionne toujours, pour partie, sur les équipements d'un pays deux fois plus petit. Ajoutez-y une inflation installée à deux chiffres et une pénurie de carburant devenue chronique, et vous obtenez une économie où l'essence tient désormais de la licorne : tout le monde en parle, personne ne la croise.
Reste alors une question : comment un tel bilan peut-il être non seulement toléré, mais applaudi ? La réponse tient dans une mécanique de communication portée à un rare degré de raffinement. Là où d'autres pouvoirs se contentent de gouverner, celui-ci convertit chaque échec en vertu. La pénurie d'essence devient sobriété patriotique — l'honorable Sylvie Nizigiyimana a même expliqué, si ses propos ont été fidèlement rapportés, n'avoir besoin ni de pétrole ni de dollars, sources de malheur et d'insécurité. L'inflation galopante devient la preuve d'une économie « très active ». La réduction des libertés, une façon d'épargner aux citoyens la fatigue du pluralisme. À ce compte, moins il y a de carburant, plus le pays serait en sécurité : logique révolutionnaire imparable.
Mais la communication ne suffirait pas sans un socle plus profond : l'identité. Beaucoup continuent de soutenir le parti non pour ce qu'il fait, mais pour ce qu'il représente — une histoire, une lutte, un récit fondateur. Dans cette logique, le bilan devient un détail presque administratif : on n'inspecte pas l'état de la maison tant que l'on admire encore la photo de l'architecte. C'est précisément ce ressort que la hache actionne lorsqu'elle montre son manche — rappeler l'appartenance pour faire oublier la lame. La carte identitaire triomphe, la cause hutu devient un lien indéfectible, un appel à l'action et un rempart solide permettant au régime de dissimuler ses piètres résultats et la faillite de l'État qu'il a engendrée.
Le renouvellement, du reste, est surtout affaire de décor. D'un congrès à l'autre, les mêmes visages — ou leurs héritiers — reviennent, et le changement se loge principalement dans les slogans, les affiches et la couleur des pagnes. Quant à la Vision 2040-2060, qui promet un Burundi d'abord émergent puis développé, elle ressemble par moments à un GPS réglé sur une destination martienne pendant que le véhicule, lui, est en panne au bord de la route. On annonce l'arrivée dans la métropole du futur quand les passagers cherchent encore de quoi démarrer.
Reste 2027. La machine électorale, elle, n'est jamais tombée en panne : elle tourne avec la régularité d'un moteur alimenté au patriotisme obligatoire. Les meetings se remplissent, les jeunes applaudissent, les femmes se mobilisent, les cadres alignent les discours grandioses — et la forêt écoute, recueillie, la hache lui expliquer qu'elle demeure sa meilleure assurance-vie.
La vraie question n'est donc pas de savoir si la hache se représentera : ses affiches sont déjà commandées. Elle est de savoir si, cette fois, les arbres accepteront enfin d'examiner la lame avant de glisser leur bulletin. Car un manche en bois n'a jamais empêché une hache de couper: il rend seulement la lame plus difficile à voir.
