Burundi : l'espoir de 2005 s'éteint, et ce n'est pas une affaire d'ethnie

Le CNDD-FDD n'est pas un régime hutu, un régime ethnique protégerait les siens. Le système DD protège les fidèles. Le militant hutu du CNL sur sa colline n'est pas moins hutu que le général qui gouverne sa province ; il est simplement du mauvais côté du réseau.À côté de ces hutus exclus, il y a ceux qui choisissent de s'exclure. Des cadres hutus compétents, formés, parfois anciens sympathisants du CNDD-FDD, refusent de cautionner une gestion qu'ils jugent ruineuse.

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on
4.10.2026
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Politique

Vingt ans après, le crédit est épuisé

En août 2005, Pierre Nkurunziza prêtait serment devant un pays qui croyait enfin sortir de la nuit. Une guerre civile de douze ans venait de s'achever, l'accord d'Arusha fixait les règles d'un partage du pouvoir inédit, et un ancien mouvement rebelle accédait à la tête de l'État par les urnes. Pour la première fois depuis l'indépendance, la majorité gouvernait sans que la minorité se sente menacée d'extinction.

Vingt et un ans plus tard, ce capital de confiance s'est dissipé. Le Burundi figure parmi les pays les plus pauvres de la planète, gouverné par un parti qui a remporté en juin 2025 la totalité des 100 sièges élus de l'Assemblée nationale avec 96,51 % des voix, sur fond de pénuries de carburant et d'inflation galopante. Et une petite musique ancienne revient dans le débat public : celle qui explique les échecs du pays par l'ethnie.

Cette lecture est fausse. Les faits de 2026 le démontrent mieux que n'importe quel traité : jamais la question ethnique n'a été aussi « réglée » au sommet de l'État, et jamais la gouvernance n'a été aussi médiocre. Le mal burundais est ailleurs.

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Ce qu'Arusha avait compris

Les négociateurs d'Arusha, en 2000, n'ont pas décrit le conflit burundais comme une haine ancestrale entre Hutu et Tutsi. Ils l'ont décrit comme une lutte pour le contrôle de l'État, seule source sérieuse d'enrichissement, de sécurité et de prestige dans un pays agraire. L'ethnie, dans ce diagnostic, servait de vecteur de mobilisation et de langage de l'exclusion, pas de cause première.

D'où la nature des remèdes : quotas dans le gouvernement, le Parlement et les corps de défense, double vice-présidence, garanties pour la minorité. Ces mécanismes visaient à rendre l'accès à l'État moins mortel, en attendant que se construisent des institutions capables de redistribuer autrement que par le clan.

La Constitution de 2018 a démantèlé une partie de cette architecture, remplaçant les deux vice-présidents par un Premier ministre et ouvrant la voie à la remise en cause des quotas, une évolution que le rapport BTI 2026 analyse comme un contournement de la formule d'Arusha. Mais l'essentiel est ailleurs : la seconde moitié du pari, celle des institutions, n'a jamais été tenue.

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La preuve par le pouvoir hutu

Si le problème du Burundi était ethnique, sa solution serait aujourd'hui sous nos yeux. Les Hutu représentent environ 85 % de la population. Le parti au pouvoir depuis 2005, le CNDD-FDD, est né d'une rébellion majoritairement hutu, contrôle la présidence, le gouvernement, le Parlement, l'administration territoriale et, de plus en plus, l'appareil sécuritaire. Selon le BTI, le parti est désormais « dirigé par un groupe de généraux » issus du maquis.

La majorité démographique tient donc les leviers. Elle dispose, mécaniquement, du plus large vivier de talents du pays : médecins, ingénieurs, économistes, enseignants, cadres formés au Burundi et à l'étranger. Rien, en théorie, n'empêche ce pouvoir de mobiliser les meilleurs des siens au service de tous. Le bilan dit pourtant l'inverse.

La décrue récente de l'inflation ne doit pas faire illusion. Elle s'explique en partie par la hausse des exportations de café et d'or, pas par une réforme de fond. Le marché des changes reste fracturé, les entreprises étrangères ne reçoivent qu'une fraction des devises demandées, et le programme FMI de 2023 a expiré en janvier 2025 sans avoir passé sa première revue. Le paysan hutu de Kirundo ou de Ngozi ne vit pas mieux parce que ceux qui le gouvernent partagent son ethnie.

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Le cercle fermé des nominations

Le cœur du problème tient dans une question simple : qui obtient les postes, et pourquoi ? Au Burundi de 2026, la réponse relève rarement du mérite. Le BTI décrit un système « hautement clientéliste », où les réseaux personnels pèsent davantage que les programmes, et où le parti sert d'abord d'instrument de « capture de l'État » pour accéder aux postes et aux budgets publics.

Dans ce système, la carte du parti est une condition nécessaire, mais pas suffisante. Il faut encore appartenir au bon réseau : la colline d'origine, la famille, la promotion du maquis, le parrain au sein de l'état-major ou du bureau politique. Le directeur d'une société publique, le gouverneur de province ou le chef de service d'un ministère est trop souvent choisi pour sa loyauté envers un protecteur plutôt que pour sa compétence.

La militarisation de l'appareil d'État aggrave cette logique. Le BTI relève la nomination d'anciens militaires à des postes clés des ministères. Un ancien commandant de maquis peut avoir rendu des services réels à la cause ; cela n'en fait pas un gestionnaire de réseau électrique, un régulateur bancaire ou un planificateur sanitaire. Le népotisme ne trie pas entre Hutu et Tutsi : il trie entre initiés et exclus.

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Une corruption à l'image du pouvoir : multipolaire et factionnelle

La corruption burundaise ne descend pas d'un sommet unique. Elle épouse la forme du pouvoir lui-même, éclaté entre plusieurs pôles qui se surveillent et se neutralisent : la présidence, la hiérarchie militaire, les services de renseignement, les barons du parti, les réseaux familiaux. Chaque pôle dispose de ses fiefs, de ses marchés publics, de ses circuits d'importation et de change.

Le BTI note que, depuis 2020, les factions du parti s'alignent sur l'un ou l'autre des centres de pouvoir, et que la rivalité entre la présidence et la primature a conduit au changement de Premier ministre en 2022. Le même rapport évoque des transferts illicites vers des comptes européens et des biens immobiliers détenus à l'étranger par de hauts responsables, « disproportionnés » par rapport à leurs rémunérations. Ces allégations n'ont, à notre connaissance, fait l'objet d'aucune poursuite au Burundi.

Le résultat est mesurable. Transparency International attribue au Burundi un score de 17 sur 100 pour 2025, au 167e rang sur 182 pays, sans aucun progrès sur un an (Transparency International). Une corruption centralisée peut, à la limite, être prévisible ; une corruption factionnelle ne l'est jamais. Chaque faction doit se servir vite, avant d'être délogée par la suivante, et aucune n'a intérêt à construire des institutions dont profiteraient ses rivales.

C'est ce qui explique le paradoxe de la croisade anticorruption du président Ndayishimiye : un discours sincère ou non, mais structurellement impuissant, parce que l'arbitre est lui-même une partie au jeu des équilibres internes.

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Les Hutu exclus, et ceux qui s'excluent

Le fait le plus révélateur de la période est sans doute celui-ci : les premières victimes politiques du régime sont aujourd'hui, en majorité, des Hutu. Le Congrès national pour la liberté (CNL), principal parti d'opposition, puise l'essentiel de sa base dans la paysannerie hutu. Son dirigeant historique, Agathon Rwasa, ancien chef rebelle hutu, a été évincé de la tête du parti en 2024 puis empêché de se présenter aux législatives de 2025, où le CNL n'a recueilli que 0,58 % des voix. Freedom House décrit des partisans de l'opposition « intimidés, menacés et détenus arbitrairement » par les Imbonerakure et le Service national de renseignement.

Un régime ethnique protégerait les siens. Celui-ci protège les fidèles. Le militant hutu du CNL sur sa colline n'est pas moins hutu que le général qui gouverne sa province ; il est simplement du mauvais côté du réseau.

À côté des exclus, il y a ceux qui choisissent de s'exclure. Des cadres hutu compétents, formés, parfois anciens sympathisants du CNDD-FDD, refusent de cautionner une gestion qu'ils jugent ruineuse. Certains se replient sur le secteur privé, les ONG ou les organisations internationales ; d'autres partent, rejoignant une diaspora qui, depuis 2015, s'est épaissie de journalistes, de militants et de professionnels. Ce retrait silencieux est le coût le moins visible et peut-être le plus lourd de la mauvaise gouvernance : un pays de 14 millions d'habitants qui se prive volontairement de ses meilleurs gestionnaires.

L'étendue de cette auto-exclusion reste difficile à chiffrer, faute de statistiques publiques sur l'émigration qualifiée. Elle mériterait une enquête à part entière.

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La tentation ethnique, refuge des gouvernants en échec

Pourquoi, alors, le vocabulaire ethnique revient-il ? Précisément parce que la gouvernance échoue. Quand un pouvoir ne peut plus se légitimer par ses résultats (le carburant, les prix, l'emploi, l'électricité), il lui reste la peur. Rappeler le spectre de 1972 ou de 1993, désigner la minorité comme menace latente, suggérer que toute critique sert un retour « de l'ancien ordre » : autant de moyens de resserrer les rangs d'une majorité qui, autrement, demanderait des comptes.

Le réflexe n'est pas propre au Burundi. Il est classique dans les régimes où l'État est d'abord une rente : l'identité sert de ciment là où la performance fait défaut. Mais au Burundi, ce jeu est particulièrement dangereux, dans une région des Grands Lacs où la rhétorique ethnique se double de tensions avec le Rwanda et d'un engagement militaire dans l'est de la RDC.

Le retour à une politique tribale serait donc moins la cause du déclin qu'un symptôme, et un instrument. Il détourne l'attention de la vraie fracture, qui ne passe pas entre Hutu et Tutsi mais entre une élite politico-militaire et le reste du pays, toutes ethnies confondues.

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Retrouver 2005

Le 26 avril 2026, à Gitega, le CNDD-FDD a investi Évariste Ndayishimiye pour un second mandat en 2027, en demandant aux ambitieux du parti d'« attendre 2034 ». La formule résume l'époque : le débat porte sur l'ordre de passage au sein du cercle, pas sur la manière de sortir le pays de la pauvreté.

Retrouver l'espoir de 2005 ne passe ni par une revanche ethnique ni par une nostalgie de l'ordre ancien. Il passe par ce qu'Arusha avait laissé inachevé : un État qui recrute sur concours plutôt que sur recommandation, une justice capable de poursuivre un général, une banque centrale qui fixe un taux de change réel, une opposition qui peut perdre une élection sans perdre sa liberté.

La majorité hutu n'a pas échoué. Elle n'a jamais vraiment gouverné. Ce qui gouverne le Burundi depuis deux décennies, c'est un système qui parle en son nom et la prive de ses meilleurs éléments. Tant que ce constat ne sera pas fait, de l'intérieur comme de l'extérieur du parti, l'ethnie restera l'alibi commode d'un échec qui n'a rien d'ethnique.

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