Burundi: Une compétition électorale verrouillée

Le diagnostic posé par cinq partis d'opposition n’est pas une polémique conjoncturelle; il est corroboré par les chiffres officiels (100 % des sièges pour le CNDD-FDD), par les enquêtes de Human Rights Watch, et par les aveux indirects du chef de l’État sur le coût d’opportunité du scrutin. La présidentielle de 2027 ne tranchera aucune compétition politique: elle officialisera un état de fait. La vraie question, posée moins par les partis que par les équipes éditoriales, n’est donc plus celle de la transparence du vote, mais celle du silence des partenaires extérieurs.

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8.5.2026
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Politique

À moins d’un an de la présidentielle prévue le 3 mai 2027, le Burundi répète, à plus grande échelle, le scénario des législatives et communales de juin 2025 : une élection dont l’issue est connue d’avance, une opposition résiduelle exclue ou contestataire, et une administration électorale jugée non crédible par les partis qui devraient en être les principaux usagers. Le communiqué conjoint signé le 8 mai 2026 par cinq formations politiques — UPRONA, FRODEBU, CNL, CODEBU et CDP — affirmant que « la CENI actuelle dans sa composition et son comportement n’est pas en mesure d’organiser des élections répondant aux standards requis de transparence et d’équité », arrive après une séquence où le parti au pouvoir, le CNDD-FDD, a raflé 100 % des sièges électifs à l’Assemblée nationale et 98 % des sièges communaux. La déscription de ces éléctions comme une « mascarade à 80 milliards de francs » ainsi que les rapports d’entités internationales comme Human Rights Watch dessinent un constat convergent : il ne s’agit plus d’une démocratie électorale imparfaite, mais d’un rituel politique dont la fonction n’est pas de désigner des gouvernants mais pour acheter la légitimité du parti au pouvoir, qui est désormais devenu un État-parti.

Une CENI structurellement disqualifiée

La critique formulée par les cinq partis vise moins des incidents isolés que la composition et le comportement de la Commission électorale nationale indépendante. Les recours déposés après le scrutin de 2025 — procès-verbaux falsifiés, expulsions de mandataires d’opposition pendant le dépouillement, refus d’accréditation d’observateurs, bourrages d’urnes documentés par Human Rights Watch — n’ont reçu aucune réponse substantielle, ni de la CENI, ni de la Cour constitutionnelle qui a validé en bloc les résultats le 20 juin 2025. L’absence de réponse aux recours, soulignée par Olivier Nkurunziza (UPRONA), n’est pas un défaut de procédure : elle révèle que les voies de contestation institutionnelles sont fermées par construction. Le rendez-vous d’échange organisé par la CENI le 8 mai 2026 à Bujumbura, marqué par « beaucoup de chaises vides », illustre la perte de légitimité de l’institution auprès des acteurs qu’elle prétend coordonner.

Un cadre légal et politique conçu pour exclure

Le verrouillage ne se joue pas le jour du vote ; il a été préparé en amont. La Constitution de 2018, adoptée sous arrestations et intimidations, a allongé le mandat présidentiel à sept ans, remis le compteur à zéro et affaibli les quotas ethniques issus des accords d’Arusha. Surtout, le principal parti d’opposition, le CNL, qui était arrivé deuxième en 2020, a été démantelé administrativement : suspendu en 2023 par le ministère de l’Intérieur pour « irrégularités », puis vidé en 2024 par l’éviction d’Agathon Rwasa au profit d’un dirigeant proche du pouvoir, Nestor Girukwishaka. Un processus que le journaliste Athanase Karayenga nomme par un terme (Nyakurisation) qu'il a inventé pour décrire ce phénomène de déconstruction des partis politiques. Rwasa et ses alliés ont été interdits de rejoindre un autre parti ou de se présenter en indépendants. À cela s’ajoute le rôle des Imbonerakure, ligue de jeunesse du CNDD-FDD, dont Human Rights Watch a documenté les pratiques d’intimidation, de confiscation de cartes d’électeurs et de vote forcé. Quand l’opposition principale est dissoute, ses dirigeants neutralisés, et l’espace civique surveillé par une milice partisane, le scrutin n’organise plus une compétition : il en enregistre l’absence.

Le coût moral d’une mise en scène: un transfert de l’extrême pauvreté vers la chorégraphie du consentement

Cette mascarade soulève une question morale. Le budget annoncé par la CENI pour la présidentielle de 2027 dépasse 80 milliards de francs burundais, soit environ 27 millions de dollars. Rapportée à l’échelle internationale, la somme est modeste ; rapportée au Burundi avec un PIB par habitant autour de 298 dollars, plus de 60 % de la population sous le seuil de pauvreté, moins de 5 % d’accès à l’électricité, inflation à 40 % en 2025, pénurie de carburant chronique — elle devient indéfendable. Ndayishimiye lui-même a récemment reconnu publiquement, au stade Ingoma de Gitega, que cette enveloppe équivaudrait à la construction d’écoles à internat dans les 42 districts du pays. L’aveu pèse : dans un pays où la Banque mondiale estime que les enfants n’atteindront que 38 % de leur potentiel productif, dépenser quarante-deux écoles pour confirmer un résultat connu d’avance n’est pas un coût démocratique, c’est un transfert de l’extrême pauvreté vers la chorégraphie du consentement. Le précédent de 2020 de « contribution volontaire » prélevée par les Imbonerakure aux barrages routiers sur la population la plus pauvre du monde montre que ce coût peut être, le moment venu, directement extorqué.

Si tout est joué d'avance, pourquoi voter ? La réponse est double. À l’extérieur du pays, le rituel électoral est le prix d’entrée à la respectabilité diplomatique reconquise depuis 2021 par la levée partielle de sanctions, normalisation avec les bailleurs, présidence de l’Union africaine. À l’intérieur, le scrutin est un instrument disciplinaire : il permet au chef de l’État de revendiquer un mandat populaire qui le place au-dessus des rivalités factionnelles d’un parti né d’une coalition d’anciens chefs rebelles et de barons sécuritaires devenus desormais de puissants generaux dans l'armée nationale. La mort suspecte récente du ministre de la Communication, la libération « médicale » de l’ex-Premier ministre Bunyoni condamné à perpétuité pour tentative de coup d’État, le ballet des gouverneurs : autant de signaux que les comptes intra-régime ne sont pas soldés. L’élection de 2027 servira à les régler en habillant l’arbitrage interne des atours d’un suffrage universel.

Dans un climat politiue pareil, il est n'est donc pas etonant que tous les acteurs politiques n'appartenant pas au parti au pouvoir soient devenus impuissants. Et leur désespoir transparaît dans l'absurdité de leurs demandes. Les cinq partis font appel à un « dialogue politique inclusif » sous l’égide d’un président de la République déjà candidat à sa propre succession au nom du CNDD-FDD. Cette situation est déjà juridiquement boiteuse : il demande au principal bénéficiaire du verrouillage d’en être l’arbitre. Ensuite, l’opposition signataire est elle-même fragmentée et, pour partie, marginale en termes de soutien populaire ; sa capacité à peser, même en cas de dialogue, reste hypothétique. Enfin, le scénario du retrait du processus électoral, évoqué par Olivier Nkurunziza, comporte un risque : il libérerait le terrain et fournirait au régime l’argument symétrique d’une opposition « auto-exclue » et devenue radicale. La sortie n’est donc pas évidente — et c’est précisément le propre d’un système verrouillé que de rendre coûteuses toutes les options ouvertes à ses contestataires.

Bref, le diagnostic posé par les cinq partis n’est pas une polémique conjoncturelle ; il est corroboré par les chiffres officiels (96,5 % au CNDD-FDD, 100 % des sièges électifs), par les enquêtes de Human Rights Watch, et par les aveux indirects du chef de l’État sur le coût d’opportunité du scrutin. La présidentielle de 2027 ne tranchera aucune compétition politique : elle officialisera un état de fait. La vraie question, posée moins par les partis que par les équipes éditoriales des média, n’est donc plus celle de la transparence du vote, mais celle du silence des partenaires extérieurs — UA, UE, États-Unis, FMI — qui financent ou normalisent un processus dont chacun sait, à Bujumbura comme ailleurs, qu’il ne décide rien.

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