Condamné à perpétuité, Buyoya dénonce un procès politique: Une leçon pour lui et pour ceux qui viennent de le condamner

En politique comme dans la vie, on récolte ce que l'on sème. Buyoya, n'a certainement jamais imaginé qu'il serait victime d'une pratique qu'il a tant déployée contre ses adversaires. L'hubris des puissants généraux qui manipulent la justice aujourd'hui pour se venger des maîtres d'hier leur fait oublier que les temps n'attendent personne. Demain, il y aura d'autres maîtres qui choisiront peut-être de traiter les maîtres d'aujourd'hui de la même manière qu'ils sont entrain de traiter les maîtres d'hier.

Par
Burundi Daily
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24.10.2020
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Justice

La justice au Burundi vient de condamner à perpétuité l'ex président burundais et actuel haut fonctionnaire de l'Union Africaine, Pierre Buyoya et 17 autres officiers  et hauts responsables civils qui faisaient partie à un moment ou à un autre de son régime. Ils sont tous condamnés pour leur implication dans l'assassinat en 1993 du premier président démocratiquement élu, Melchior Ndadaye.

Les preuves sur lesquelles la justice a fondé sa décision restent floues car le tribunal a mené tout le processus judiciaire dans le secret et en l'absence d'avocats représentant les accusés. L'équipe de la défense n'a pas été autorisée à voir les indices du crime et éléments à charge contre Buyoya et ses camarades.

Il n'était non plus clair si ce verdict concernait tous les autres hauts responsables assassinés en même temps que le président Melchior Ndadaye.

Un maître des verdicts judiciaires politisés dénonce un verdict judiciaire politisé

Au Burundi, la justice est sous le contrôle direct et reçoit des ordres du pouvoir exécutif. Elle a toujours été et reste un outil répressif permettant au pouvoir exécutif de mettre à l'écart toute personne qu'il souhaite exclure ou réprimer.

Buyoya, lorsqu'il était président, en particulier lors de sa deuxième prise de pouvoir, était un expert de ce jeu qui revient le hanter. Plusieurs personnalités de l'opposition ont été constamment arrêtées arbitrairement, jetées en prison et parfois forcées à l'exil pour s'être simplement opposées à sa politique. Il était connu pour être impitoyable lorsqu'il s'agissait d'imposer sa volonté. La justice était pour lui un moyen de museler, de persécuter et de réprimer ceux qui s'opposaient à lui.

Le président Buyoya et son ministère de la Justice ont rendu des centaines, voire des milliers de verdicts judiciaires politisés contre des journalistes, des défenseurs des droits de l'homme, des représentants syndicaux, des militaires, des chefs de partis politiques, etc. Certains ont fui le Burundi à cause de ses pratiques répressives tandis que d'autres sont même morts en prison, détenus arbitrairement.

Ces pratiques répressives et la politisation du pouvoir judiciaire par un homme arrivé au pouvoir deux fois par coups d'État ne peuvent en aucune manière justifier le verdict comique que lui a rendu le régime tout aussi répressif d'Evariste Ndayishimiye. Le verdict rendu a toutes les caractéristiques d'un procès très politique qui vise à rallier les masses hutus autour d'un régime impopulaire qui a son dos au mur sur de multiples fronts.

Face à des perspectives économiques très sombres, à une situation géopolitique en évolution rapide, à des niveaux de pauvreté alarmants, le régime du CNDD-FDD dirigé par une petite clique de généraux hutus extrémistes a choisi de jouer un jeu politique qui vise à plaire aux masses hutues. Aucune stratégie à long terme ne semble guider les actions entreprises. La survie est une priorité et toutes les actions semblent être orientées vers cela.

Buyoya et ses camarades sont et ont toujours été un fruit à portée de main, prêt à être cueilli à tout moment que le régime le jugeait nécessaire. Ce procès rentre dans cette logique de survie. En projetant cet acte d'une vengeance bien orchestrée contre les anciens maîtres du Burundi, le régime d'Evariste Ndayishimiye compte s'attirer les sympathies des masses populaires hutues. Comme le faisait le président Buyoya lors de ces multiples et longues années au pouvoir, l'instrumentalisation de la justice semble être une stratégie de survie.

S'attaquer à tous les donateurs et partenaires traditionnels, politiser une commission de vérité et de réconciliation censée être neutre, utiliser la justice et toutes les autres entités étatiques pour s'attaquer aux ennemis perçus, saisir des propriétés appartenant à ceux qu'ils considèrent comme des ennemis, armer une milice de jeunes affiliés au parti au pouvoir, sont toutes des caractéristiques d'une dictature qui a les yeux sur la survie, rien que la survie.

C'est aussi une preuve de plus, s'il en fallait encore, que les extrémistes au sein du parti CNDD-FDD ont complètement pris le contrôle de tous les leviers du pouvoir. Le Burundi est donc en train de sombrer lentement dans une autre ère de dictature prédatrice résolue à infliger des atrocités indicibles à ses citoyens.

Une leçon pour ceux qui politisent la justice

En politique comme dans la vie, on récolte ce que l'on sème. Buyoya, n'a certainement jamais imaginé qu'il serait victime d'une pratique qu'il a tant déployée contre ses adversaires. L'hubris des puissants généraux qui manipulent la justice aujourd'hui pour se venger des maîtres d'hier leur fait oublier que les temps n'attendent personne. Demain, il y aura d'autres maîtres qui choisiront peut-être de traiter les maîtres d'aujourd'hui de la même manière qu'ils sont entrain de traiter les maîtres d'hier.

Les graines d'un cercle vicieux sont donc entrain d’être semées par les maîtres d'aujourd'hui, tandis que les maîtres d'hier récoltent les fruits des mêmes graines qu'ils ont semées quand ils étaient au pouvoir.

Ce n’est un secret pour personne que des crimes ont été commis sous la présidence de Buyoya et ce n’est pas un secret non plus que des crimes, de nature atroce dans la plupart des cas, sont commis aujourd’hui par ceux qui sont au pouvoir. Il n'y a absolument aucun intérêt de manipuler la justice pour juger ces crimes. La justice peut être équitablement rendue d'une manière transparente.

Il n’est visiblement pas nécessaire de politiser le système judiciaire pour juger des crimes commis sous Buyoya, comme il serait inutile de politiser le même processus pour juger ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui pour les crimes qu’ils ont commis et sont entrain de commettre. Le fait que des crimes aient été commis n'est pas en question, mais la manière dont ils sont jugés est cependant en cause.

L'avenir du pays repose sur une bonne administration et indépendance de la justice et surtout sur la recherche de la vérité afin que les erreurs du passé ne se répètent pas. Le régime d'Evariste Ndayishimiye ainsi que celui de son prédécesseur ont opté pour une justice de représailles, un processus vengeur qui ne fait rien pour faire avancer la réconciliation.

Au cours de leurs années de rébellion, au-delà de la lutte contre l'armée officielle, la plupart des généraux qui détiennent aujourd'hui tous les leviers du pouvoir ont commis des crimes indicibles contre des civils tutsis. Des Tutsis ont été massacrés au fil des années et la persécution contre eux se poursuit aujourd'hui aux mains de l'État. De même, des hutus ont été au fil des années victimes d'atrocités indicibles parfois aux mains de l'État.

Au lieu de mener un véritable processus de recherche de la vérité et de réconciliation similaire à celui dans lequel l'Afrique du Sud s'est engagée à la fin de l'apartheid, le régime CNDD-FDD a choisi de se concentrer sur les victimes hutues tout en ignorant les victimes tutsies. Ayant longtemps négligé le processus de réconciliation au cours de ses longues années au pouvoir, le CNDD-FDD a décidément choisi de prendre une approche de vengeance pour booster son image populiste et assurer sa survie politique.

Cependant, ils semblent oublier que cette approche représente un moyen sûr de créer un sentiment d'injustice et de persécution qui mènera à coup sûr au ressentiment qui, à son tour, mènera à de futurs conflits.

Lorsque l'homme est opprimé et ne peut pas voir une issue pacifique à son oppression, il est obligé de recourir à la violence pour améliorer son sort. Les mêmes bêtises vont certainement produire les mêmes problèmes. Demain, ceux qui sont au pouvoir n'y seront plus et cette justice instrumentalisée sera sans doute déployée contre eux. Et le cercle vicieux continuera son train jusqu’à ce que des burundais se révoltent et décident de changer vers une justice équitable, indépendante et transparente.

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