La présidence burundaise de l’Union africaine : l’art du possible, pas celui des illusions
Il faut changer de grille de lecture: le succès de la présidence burundaise ne se mesurera pas aux grandes annonces, ni aux conflits résolus, mais à sa capacité à ne pas nuire, à maintenir le minimum de continuité institutionnelle, et à éviter les faux pas diplomatiques. Dans un continent traversé par des crises multiples, la sobriété peut parfois valoir plus que l’activisme.
Quand le Burundi accède à la présidence tournante de l’Union africaine, sous la conduite du président Évariste Ndayishimiye, l’événement est historique pour un pays longtemps cantonné aux marges de la diplomatie continentale. Mais l’histoire, aussi flatteuse soit-elle, ne doit pas aveugler les observateurs : les douze prochains mois ne seront ni ceux des grandes ruptures ni des révolutions diplomatiques. Ils seront, au mieux, ceux d’une présidence modeste, contrainte aux défits institutionnels internes et une expertise et technicité limitées dans la gouvernance de dossiers internationaux.
Le Burundi demeure un petit pays pauvre, sans véritable capacité d’influence structurelle au sein de l’Afrique politique. Il ne dispose ni des leviers financiers, ni du capital diplomatique, ni des réseaux d’expertise nécessaires pour impulser des orientations majeures à l’échelle du continent. Attendre de Bujumbura qu’elle redéfinisse l’agenda africain relèverait de la naïveté. La présidence de l’UA n’est pas un trône impérial ; elle amplifie surtout ce que l’État qui l’occupe est déjà capable de faire.
Or, sur le fond, le Burundi souffre encore d’un déficit criant d’expertise stratégique sur les questions africaines et régionales. Les grands dossiers dont la paix et sécurité, l'intégration économique, la réformes institutionnelles de l’UA exigent une technicité et une profondeur diplomatique que le pays peine à mobiliser. La tentation sera donc forte de se réfugier dans une présidence de représentation, prudente, consensuelle, parfois effacée.
Cette prudence sera d’autant plus marquée que le Burundi est partie prenante d’un conflit régional majeur : la guerre persistante à l’Est de la République démocratique du Congo. Engagé militairement aux côtés de Kinshasa, Bujumbura ne peut prétendre à une neutralité crédible sur ce dossier central pour l’UA. Dans ce contexte, la présidence burundaise ne sera ni arbitre ni moteur ; elle sera au mieux un relais discret des mécanismes déjà existants, au pire un acteur tenu à distance des médiations sensibles.
À cela s’ajoutent des relations toujours tendues avec le Rwanda, qui fragilisent davantage la posture régionale du Burundi. Comment incarner l’unité africaine quand les fractures bilatérales restent vives et non résolues ? Là encore, les attentes doivent être mesurées : la présidence de l’UA ne transformera pas, par magie institutionnelle, des rivalités géopolitiques profondément enracinées.
Enfin, il serait illusoire d’ignorer les fragilités internes du pouvoir burundais. Les chicaneries au sein du CNDD-FDD, et le duel larvé entre le président Ndayishimiye et Révérien Ndikuriyo, pèsent sur la cohérence de l’action étatique. Une diplomatie continentale forte suppose un centre de gravité politique stable. Or, à Bujumbura, ce centre reste mouvant.
Faut-il pour autant conclure à une présidence inutile ? Non. Mais il faut changer de grille de lecture. Le succès de la présidence burundaise ne se mesurera pas aux grandes annonces, ni aux conflits résolus, mais à sa capacité à ne pas nuire, à maintenir le minimum de continuité institutionnelle, et à éviter les faux pas diplomatiques. Dans un continent traversé par des crises multiples, la sobriété peut parfois valoir plus que l’activisme.
L’éditorialiste réaliste ne demandera donc pas au Burundi d’être ce qu’il n’est pas. Il lui demandera d’être cohérent, discret et responsable. Si la présidence burundaise de l’Union africaine parvient à traverser ces douze mois sans exacerber les tensions régionales, sans instrumentaliser l’UA à des fins internes, et en renforçant, même marginalement, la culture du dialogue, alors elle aura rempli l’essentiel de sa mission.
Le reste comme le prestige, l’influence ou le leadership viendra peut-être un jour. Mais pas cette année.
