Burundi : la presse libre meurt en silence
Le secteur médiatique se trouve dans une précarité extrême. L’indicateur économique stagne à la 106ᵉ position mondiale, reflet d’un tarissement structurel des revenus. Le désengagement des partenaires techniques et financiers internationaux après 2015 n’a jamais été compensé par des mécanismes nationaux viables. Le marché publicitaire intérieur reste étroit, frileux et fortement polarisé par les entreprises étatiques ou parapubliques.
Onze ans après l’assaut coordonné du 14 mai 2015 contre les radios indépendantes, l’écosystème médiatique burundais lutte toujours pour sa survie. Derrière des indices internationaux oscillants et des promesses d’ouverture politique se cache une réalité plus sombre : une spirale d’autocensure qui atrophie le débat démocratique, asphyxie l’économie du secteur et fragilise la cohésion sociale d’un pays de près de 14,4 millions d’habitants, à l’approche d’échéances électorales majeures.
L’onde de choc de 2015 et les illusions d’un renouveau
L’histoire contemporaine de l’information au Burundi porte une balafre indélébile. Dans la nuit du 13 au 14 mai 2015, au lendemain d’une tentative de coup d’État avortée contre le président Pierre Nkurunziza, une expédition policière et militaire d’une rare violence s’est abattue sur les fleurons de la radiodiffusion privée. Les sièges de la Radio Publique Africaine (RPA), de Radio Bonesha, de Radio Isanganiro et de la Télévision Renaissance ont été attaqués à l’arme lourde et incendiés.
Cet événement a brisé la dynamique d’une presse autrefois citée en exemple dans la région des Grands Lacs — le pays occupait encore la 94ᵉ place mondiale au classement RSF en 2008. En quarante-huit heures, le tissu informationnel national a été démantelé : plus d’une centaine de journalistes chevronnés ont fui clandestinement vers les pays voisins, craignant pour leur vie, imposant un long blackout sur l’ensemble du territoire.
L’accession à la magistrature suprême d’Évariste Ndayishimiye en 2020 a suscité un élan d’optimisme dans les rédactions. Le chef de l’État s’est engagé publiquement à gouverner « sans exclusive et avec les médias », slogan repris plus tard sous la formule « jamais sans les médias ». Les rencontres annuelles à la présidence, la levée de la suspension de Radio Bonesha et la réouverture de la BBC ont matérialisé cette période de relative décrispation.
Ces mesures ont permis une remontée progressive dans les rapports internationaux, culminant à la 108ᵉ place du classement RSF en 2024 (score global de 51,78). Mais cette dynamique a tourné court : en 2025, le Burundi a brutalement chuté à la 125ᵉ place — soit un recul historique de 17 rangs et un score effondré à 45,44, illustrant le décalage persistant entre les discours de tolérance de l’exécutif et les pratiques de l’appareil sécuritaire. La récente progression de six places en 2026 (119ᵉ rang) s’explique principalement par les libérations et grâces présidentielles accordées à Floriane Irangabiye, Sandra Muhoza et Kenny Claude Nduwimana. Ce gain arithmétique ne saurait masquer les reculs profonds observés sur le terrain.
Un impact multidimensionnel : politique, économie, société
La sclérose du débat politique
Sur le plan de la gouvernance interne, le fléchissement de l’indicateur politique de RSF — passé de 45,32 en 2024, à 41,98 en 2025, puis 40,45 en 2026 — traduit un assèchement du pluralisme idéologique. Les formations de l’opposition peinent à faire entendre leurs propositions dans un espace civique saturé par la communication gouvernementale. L’absence de débats contradictoires sérieux affaiblit la transparence des institutions et prive les citoyens des éléments d’analyse indispensables à un choix électoral éclairé.
L’asphyxie financière des rédactions
Le secteur médiatique se trouve dans une précarité extrême. L’indicateur économique stagne à la 106ᵉ position mondiale, reflet d’un tarissement structurel des revenus. Le désengagement des partenaires techniques et financiers internationaux après 2015 n’a jamais été compensé par des mécanismes nationaux viables. Le marché publicitaire intérieur reste étroit, frileux et fortement polarisé par les entreprises étatiques ou parapubliques. Les rédactions indépendantes survivantes peinent à verser des salaires décents — une vulnérabilité matérielle qui favorise la fuite des cerveaux et expose le corps journalistique aux risques de corruption passive. Cette fragilité est aggravée par les coupures d’électricité incessantes qui frappent les studios depuis 2025.
L’altération du lien social et le silence rural
Selon une étude commandée en 2021 par la délégation de l’Union européenne et réalisée par Immar, la radio reste le média dominant avec un taux de pénétration annuel de 89 % ; 37 % des Burundais de 15 ans et plus l’écoutent quotidiennement. L’audience télévisuelle (60 % en pénétration annuelle, seulement 13 % au quotidien) et l’usage d’Internet (un tiers de la population annuellement, Facebook en tête à 31 %) demeurent secondaires en milieu rural. Le recul de l’indicateur social RSF (descendu à 49,25) illustre le renoncement forcé à la couverture des problématiques d’intérêt public : gouvernance locale, droits humains, coût de la vie, gestion des ressources naturelles. L’interdiction par le Conseil National de la Communication (CNC) des synergies de presse portant sur les pénuries chroniques de carburant montre à quel point l’information de service public est perçue par les autorités comme une menace à l’ordre public, plutôt que comme un outil de régulation économique.
Le spectre de l’autocensure et les perspectives électorales
Le véritable péril qui guette l’avenir de la démocratie burundaise ne réside plus uniquement dans l’usage de la force brute, mais dans l’institutionnalisation inconsciente de l’autocensure. La condamnation en première instance de Sandra Muhoza à quatre ans de prison ferme — pour de simples échanges professionnels sur une messagerie instantanée — a envoyé un signal d’une grande fermeté. De même, les longues détentions subies par Floriane Irangabiye pour des propos tenus à l’antenne démontrent que critiquer l’action publique expose toujours à de lourdes sanctions judiciaires.
Cette situation dessine ce que les sociologues qualifient de spirale du silence. Face à l’imprévisibilité du Service National de Renseignement (SNR) et aux rappels à l’ordre du CNC, les journalistes aplatissent quotidiennement leur plume : titres adoucis, angles neutralisés, sujets « toxiques » écartés. Selon le répertoire officiel des organes de presse de mai 2024, le pays compte pourtant 18 télévisions, 33 radios à diffusion nationale et 27 radios communautaires — un maillage théoriquement dense mais largement neutralisé. À l’approche des échéances électorales, ce climat fait peser un risque majeur de vacuité démocratique : si la presse renonce à sa mission d’interpellation et de vérification des faits, les citoyens perdront tout repère factuel, laissant le champ libre aux rumeurs et aux discours de manipulation.
Reconstruire l’espace public : quatre voies de sortie
Refonte du cadre légal. La dépénalisation effective des délits de presse doit être inscrite de manière irrévocable dans la loi. Les manquements déontologiques commis dans l’exercice des fonctions ne doivent plus relever des juridictions pénales ni motiver des mandats de dépôt ; la régulation revient aux instances d’autorégulation par les pairs, et le contentieux judiciaire est limité aux procédures civiles proportionnées.
Autonomie des organes de régulation. Il est impératif de mettre fin aux convocations arbitraires de journalistes par les services de sécurité. Le CNC doit opérer une mue institutionnelle pour garantir son indépendance organique et financière vis-à-vis de l’exécutif, en se recentrant sur la protection du droit d’informer plutôt que sur la censure.
Viabilisation économique du secteur. La création d’un fonds public d’aide aux médias indépendants — alimenté par des prélèvements minimes sur les télécoms et l’audiovisuel, à gestion paritaire — permettrait de cofinancer la modernisation technique, d’alléger la fiscalité sur les intrants de presse et de soutenir la formation continue.
Partenariat international renouvelé. Les bailleurs bilatéraux doivent replacer la liberté d’expression au centre du dialogue politique avec Gitega, conditionner les appuis budgétaires à des indicateurs d’ouverture civique, et réinvestir dans le renforcement des organisations de défense des journalistes ainsi que dans les outils de protection numérique.
Sans ces réformes structurelles, le mince rebond de 2026 restera cosmétique — un acquis arithmétique sur fond de silence profond. Or, un pays où les questions s’estompent est un pays où l’esprit critique s’éteint.
