L'État qui ne protège plus : du marché de Ngozi aux corps sans vie, radiographie d'une faillite régalienne
L'État burundais n'est pas faible partout. Il déploie un appareil de surveillance qui, selon la FIDH et la Ligue Iteka, couvre le pays entier pour identifier les ennemis du pouvoir. Il maintient 13 000 personnes en détention. Il mobilise des moyens considérables pour déployer la moitié de l'armée nationale au Congo. La force existe ; elle est simplement orientée vers la préservation du pouvoir plutôt que vers la protection des gouvernés.
Le marché central de Ngozi a brûlé dans la nuit du 9 au 10 juillet 2026, détruisant environ 80 % des étals et coûtant la vie à un commerçant, tandis que le camion extincteur le plus proche se trouvait à Gitega, à quatre-vingts kilomètres. Quelques jours plus tard, le président de l'Assemblée nationale, Daniel Gélase Ndabirabe, invitait les commerçants sinistrés à acquérir eux-mêmes leurs camions anti-incendie — des engins dont le prix oscille entre 75 000 et 500 000 dollars l'unité.
Pour ceux qui ne connaissent pas Gélase Ndabirabe, ces propos pourraient passer pour un simple dérapage verbal. Ils sont en réalité le symptôme d'un phénomène beaucoup plus vaste : l'incapacité de l'État burundais à assumer sa mission première, celle qui fonde le pacte entre un pouvoir et ses contribuables — protéger les personnes et les biens. C'est précisément ce que rappelait le président de l'Olucome, Gabriel Rufyiri, au lendemain du sinistre : la Constitution fait du gouvernement la première institution garante de la protection des biens des citoyens. Pourquoi, alors, un pays doté d'une justice, d'un parlement et d'un gouvernement ne se presse-t-il jamais d'établir les causes, les responsabilités et les sanctions ?
Deux décennies de marchés en cendres
L'inventaire est éloquent. Depuis l'arrivée du CNDD-FDD au pouvoir en 2005, au moins une douzaine de marchés ont été détruits par le feu : le marché central de Bujumbura en janvier 2013, Kamenge en 2012 puis en 2020, Ngozi à répétition (2006, 2010, 2011, 2021, 2026). Pour la seule année 2026, l'accélération est saisissante : Kwa Siyoni en janvier, Kinama en avril, Cibitoke fin mai, les planches de Jabe fin juin — quatre sinistres majeurs en six mois avant Ngozi. Aucune enquête gouvernementale n'a jamais abouti à des conclusions publiques. À cette défaillance d'élucidation s'ajoute la défaillance matérielle : selon le propre directeur général de la Protection civile, en 2022, sept provinces ne disposaient d'aucun camion anti-incendie, les autres d'un seul. L'APRODH, dans son rapport annuel 2025, va jusqu'à classer parmi les faits sécuritaires marquants des « incendies pour des mobiles politiques ».
L'arbitraire comme mode de gouvernement
Si l'État échoue à protéger les biens, protège-t-il au moins les personnes ? Les chiffres des organisations de défense des droits humains, travaillant pour la plupart depuis l'exil, dessinent une réponse accablante. Pour 2025, la Ligue Iteka a documenté 892 victimes de violations : 402 personnes tuées, 55 enlèvements ou disparitions, 217 arrestations arbitraires, sans compter tortures et violences sexuelles. Sur la période juin 2025–mai 2026, elle recense encore 407 morts et 57 enlèvements, dans un contexte où le CNDD-FDD, crédité de 96,51 % des sièges parlementaires, a verrouillé l'espace politique. Les auteurs présumés les plus cités ? Imbonerakure, policiers, agents du renseignement, militaires — les institutions mêmes dont la mission constitutionnelle est de protéger. L'État n'est pas seulement défaillant dans sa fonction de bouclier ; il est désigné comme une source du danger.
La surpopulation carcérale complète le tableau : 13 000 détenus dans des prisons à plus de 300 % de leur capacité. Un État capable de remplir ses geôles bien au-delà de leurs limites, mais incapable de positionner un camion-citerne à moins de quatre-vingts kilomètres d'un marché provincial.
Quand l'État ne protège même plus les siens
L'argument le plus dévastateur contre la thèse d'une simple insuffisance de moyens, que le régime aime avancer, est celui-ci : l'impunité frappe jusqu'au cœur de l'appareil d'État. Juillet 2016 : Hafsa Mossi, ancienne ministre et figure historique du CNDD-FDD, assassinée par balles en plein Bujumbura. Janvier 2017 : Emmanuel Niyonkuru, ministre en exercice, abattu en rentrant chez lui. Près d'une décennie plus tard, aucune enquête n'a livré de conclusions crédibles.
La mort de Gabby Bugaga, en avril 2026, réactive brutalement cette mémoire. Le ministre de la Communication est décédé dans des circonstances troubles, son véhicule retrouvé au matin dans une palmeraie à Kivoga. La version officielle privilégie l'accident ; l'ACAT-Burundi dénonce « un assassinat maquillé en accident », relevant une zone isolée hors de tout axe routier, l'absence inexpliquée des gardes du corps et des lésions qui ne correspondraient pas à un accident. Que sa mort soit accidentelle ou criminelle, le fait politique est ailleurs : quand la version de l'État sur la mort de son propre ministre n'est pas crue, comment le serait-elle sur le cadavre anonyme repêché dans la Ruvyironza ?
Incapacité, ou hiérarchie des priorités ?
Mis bout à bout, ces registres dessinent moins une incapacité uniforme qu'une asymétrie révélatrice. Car l'État burundais n'est pas faible partout. Il déploie un appareil de surveillance qui, selon la FIDH et la Ligue Iteka, couvre le pays entier pour identifier les ennemis du pouvoir. Il maintient 13 000 personnes en détention. Il mobilise des moyens considérables pour déployer la moitié de l'armée nationale au Congo. La force existe ; elle est simplement orientée vers la préservation du pouvoir plutôt que vers la protection des gouvernés.
C'est ici que la sortie de Ndabirabe à Ngozi prend tout son sens : le deuxième personnage de l'État a énoncé, en creux, la doctrine réelle du régime — chacun pour soi face au feu, face au rapt, face au corps retrouvé au bord du chemin. La protection des personnes et des biens n'est pas un objectif, mais une variable d'ajustement, sacrifiable dès lors qu'elle n'affecte pas la reproduction du pouvoir. L'impunité n'a pas besoin d'être organisée pour être fonctionnelle : il suffit de ne jamais enquêter sérieusement — ni sur un marché, ni sur un cadavre, ni sur un ministre.
À Ngozi, les commerçants reconstruiront leurs étals, comme après chaque incendie. La question que leur laisse ce dossier est celle de Rufyiri, restée sans réponse : qu'est-ce qui empêche un État doté d'une justice, d'une police, d'un renseignement et d'une armée sur tout son territoire de protéger les siens — sinon le fait que telle n'est plus, depuis longtemps, sa fonction première ?
