Renseignement burundais : au cœur d'un système d'allégations de violences sexuelles contres des femmes et filles tutsi

Selon les témoignages recueillis auprès d'agents internes au service de renseignement, de jeunes affiliés aux Imbonerakure seraient chargés d'identifier des jeunes femmes dans différents quartiers de Bujumbura et dans d'autres localités du pays. Ces femmes seraient ensuite enlevées, en dehors de tout cadre légal, et conduites, à bord de véhicules aux vitres teintées, vers des locaux de la DDI situés à proximité de la cathédrale Regina Mundi à Bujumbura — un site dont la réputation dépasse largement ce seul dossier : un long reportage de Jeune Afrique publié en 2016.

Par
on
12.7.2026
Categorie:
DOSSIER DU WEEKEND

Des informations parvenues à notre rédaction, en provenance de sources internes aux services de renseignement burundais, décrivent un système dans lequel de jeunes femmes tutsi seraient repérées, enlevées puis soumises à des violences sexuelles par des agents et cadres du Service National de Renseignement, tandis que des commerçants et opérateurs économiques de la même communauté feraient l'objet d'une prédation financière organisée par les mêmes cercles. Pour comprendre comment un tel système aurait pu s'installer, il faut revenir sur l'histoire d'une institution qui, sous des noms successifs — la Documentation, la Sûreté et aujourd'hui le Service National de Renseignement (SNR) — inspire depuis des décennies une peur particulière dans la société burundaise.

Un service qui sème la terreur depuis 1966

L'héritage des régimes militaires qui se sont succédé de 1966 à 1993 — les présidences du capitaine Micombero, du colonel Bagaza puis du major Buyoya — a légué au Burundi une tradition de services de sécurité utilisés comme instruments de coercition plutôt que comme organes professionnels de renseignement. L'Accord d'Arusha de 2000 avait précisément cherché à rompre avec cet héritage : il imposait une composition paritaire de 50 % de Hutu et 50 % de Tutsi dans l'ensemble des corps de défense et de sécurité, ainsi qu'un contrôle parlementaire sur ces institutions.

Le Service National de Renseignement tel qu'il existe aujourd'hui a été créé en 2006, sous la première présidence de Pierre Nkurunziza. Contrairement à l'armée nationale, dont l'intégration ethnique post-Arusha a représenté, malgré ses failles, un effort réel et documenté d'application de l'accord, le SNR est resté dès l'origine largement en dehors de ce cadre : Human Rights Watch relevait dès 2006 trente-huit exécutions extrajudiciaires attribuables à ce service sur la seule année considérée, avant même que n'éclate la crise de 2015. À la tête du SNR pendant près d'une décennie, le général Adolphe Nshimirimana s'est bâti une réputation de « faiseur de sales besognes », selon l'expression reprise par plusieurs organisations de défense des droits humains, qui le soupçonnaient d'être impliqué dans des exécutions extrajudiciaires, des enlèvements et plusieurs affaires sensibles, dont le viol et l'assassinat de trois religieuses italiennes dans leur couvent de Kamenge en septembre 2014.

Fin 2014, à quelques mois de l'élection présidentielle, Nshimirimana est remplacé à la tête du SNR par le général-major Godefroid Niyombare, tout en conservant une influence considérable comme conseiller principal du président. C'est précisément ce général Niyombare, nommé pour diriger le renseignement, qui prendra la tête de la tentative de coup d'État manquée du 13 mai 2015 contre la candidature de Nkurunziza à un troisième mandat — un épisode qui a fait basculer le pays dans trois mois de crise, plusieurs dizaines de morts, et le départ de centaines de milliers de réfugiés. Nshimirimana, redevenu l'homme fort de la sécurité intérieure, contribue à mater le putsch ; il sera tué dans une attaque à la roquette le 2 août 2015, à Bujumbura, événement alors décrit par l'entourage présidentiel comme un coup porté « en plein cœur » au pouvoir.

C'est dans les mois qui suivent cette double secousse — putsch manqué puis assassinat de l'homme fort du renseignement — que l'International Crisis Group documente une campagne systématique de purge au sein de l'armée et des services de sécurité, visant prioritairement les officiers de l'ex-armée d'avant-guerre et les officiers tutsi, mais aussi certains ex-rebelles hutu jugés déloyaux. Le gouvernement burundais a officiellement abandonné, à partir de 2016, le quota de 50/50 issu d'Arusha pour les recrutements dans l'armée, au profit d'un quota de 40 % de Tutsi et 60 % de Hutu. Le SNR, de son côté, n'a jamais été soumis formellement à un tel quota, une singularité relevée à plusieurs reprises par Human Rights Watch — ce qui, de fait, a permis à ce service d'évoluer vers une composition presque exclusivement hutu, largement en dehors de tout mécanisme correctif prévu par les accords de paix. Un rapport de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme publié en novembre 2016 qualifiait déjà la répression de cette période de porteuse de « dynamiques génocidaires », documentant une rhétorique assimilant les Tutsi à des « ennemis » du régime et rouvrant les plaies des massacres de 1972 — un jalon qu'il convient de garder à l'esprit pour situer, dans une perspective longue, les allégations les plus récentes qui font l'objet de ce dossier.

Depuis, l'institution a été rattachée directement à la présidence de la République, en dehors de tout contrôle parlementaire réel — une garantie légale qui, quel que soit le Parlement en exercice, la maintient hors d'atteinte de tout contre-pouvoir institutionnel.

Une administration civile de sécurité rattachée directement à la présidence

Le SNR est aujourd'hui une administration civile de sécurité placée sous l'autorité directe du chef de l'État. Contrairement à la police nationale et à la force de défense nationale, dont les chaînes de commandement passent par des ministères, le SNR est dirigé par un administrateur général qui répond personnellement au président de la République, tandis que ses agents de terrain relèvent d'une hiérarchie parallèle échappant largement au contrôle des autorités législatives, judiciaires et pénitentiaires ordinaires. Il gère par ailleurs ses propres lieux de détention, distincts de ceux de la police et de l'administration pénitentiaire.

Au sommet de cet appareil se trouve aujourd'hui le général-major Ildéphonse Habarurema, administrateur général du SNR, connu sous le surnom de « King Kong ». Il ferait partie, selon un article de La Libre Afrique consacré au « système » de gouvernance du pays, du cercle restreint des quatre officiers supérieurs qui, aux côtés du président Évariste Ndayishimiye et du Premier ministre Gervais Ndirakobuca, se réuniraient plusieurs fois par mois pour arbitrer les décisions structurantes de l'État. En dessous de lui, l'organisation interne du SNR distingue plusieurs départements, dont celui du Renseignement intérieur — la Direction de la Documentation Intérieure (DDI) — qui concentre l'essentiel des allégations exposées dans ce dossier, ainsi qu'un département du Renseignement extérieur et des unités opérationnelles distinctes.

Le DDI au centre des allégations de prédation sexuelle contre des femmes et jeunes filles tutsi

Colonel puis général de brigade de la police, Domitien Niyonkuru dirige depuis plusieurs années la Direction de la Documentation Intérieure, fonction dans laquelle il coordonne le renseignement intérieur à l'échelle du pays. Son nom revient de façon récurrente dans des témoignages recueillis par des organisations de la société civile burundaise à propos de disparitions et d'arrestations extrajudiciaires attribuées à des équipes provinciales du renseignement. Son épouse, Tantine Ncutinamagara, a occupé le poste de gouverneure de la province de Makamba jusqu'en 2025, avant d'être élue députée lors du scrutin de 2025 — un couple que la Radio Publique Africaine a cité comme l'un des exemples de liens familiaux entre l'appareil sécuritaire et la représentation nationale, dans un article consacré au népotisme au sein du nouveau Parlement.

Selon les témoignages recueillis auprès d'agents internes au service de renseignement, de jeunes affiliés aux Imbonerakure seraient chargés d'identifier des jeunes femmes dans différents quartiers de Bujumbura et dans d'autres localités du pays. Ces femmes seraient ensuite enlevées, en dehors de tout cadre légal, et conduites, à bord de véhicules aux vitres teintées, vers des locaux de la DDI situés à proximité de la cathédrale Regina Mundi à Bujumbura — un site dont la réputation dépasse largement ce seul dossier : un long reportage de Jeune Afrique publié en 2016 décrivait déjà ce lieu comme un endroit où l'on « ressort la plupart du temps brisé et humilié », en contrebas du flot de fidèles se rendant chaque dimanche à la cathédrale voisine.

Les témoignages font état d'une dimension ethnique marquée dans le choix des victimes : les jeunes femmes repérées puis enlevées seraient sélectionnées de façon quasi systématique parmi la composante tutsi de la population des quartiers visés, sur le seul critère de leur apparence physique — une sélection qui, si elle était confirmée, transformerait ces arrestations en une entreprise de prédation à caractère ethnique plutôt qu'en une série de dérives individuelles isolées. Cette dimension, reposant sur les mêmes témoignages internes que le reste de ce dossier et non sur une source distincte, mériterait d'être recoupée davantage avant publication, notamment auprès d'organisations suivant les violences basées sur le genre au Burundi.

Les personnes interrogées affirment que les détenues seraient maintenues dans des cellules surpeuplées, dans des conditions matérielles très dégradées — un constat qui rejoint les observations formulées à plusieurs reprises par Human Rights Watch au sujet des cachots du SNR, où d'anciens détenus ont rapporté avoir été enfermés dans des espaces exigus, parfois dépourvus de fenêtres, pendant des durées largement supérieures au délai de garde à vue de sept jours prévu par le code de procédure pénale burundais. Certaines détenues seraient conduites individuellement, généralement de nuit, dans le bureau du directeur de la DDI, où leur libération ou leur sécurité leur serait présentée comme conditionnée à l'acceptation de rapports sexuels imposés. Selon ces témoignages, certaines victimes auraient été relâchées avec des séquelles physiques ou psychologiques, tandis que d'autres auraient disparu ou seraient décédées après leur passage en détention.

Ces allégations, d'une particulière gravité, nécessitent impérativement une enquête par les autorites competentes. Étant donné le rattachement direct du SNR à la présidence de la République, une telle enquête devrait nécessairement interroger la chaîne de responsabilité hiérarchique jusqu'à l'autorité de tutelle du service  en l'occurence le chef du cabinet civil du président Évariste Ndayishimiye.

Allégations d'extorsion et de prédation économique visant des Tutsi fortunés

Les mêmes témoignages rapportent que des personnes détenues à la prison centrale de Mpimba, identifiées comme disposant d'un patrimoine important, auraient été extraites de cet établissement et transférées vers les locaux de la DDI sans décision judiciaire connue. Ce type de transfert informel entre la prison de Mpimba et les locaux du renseignement n'est pas sans précédent documenté : un rapport de la FIDH relatif à des défenseurs des droits humains détenus en 2017 décrit une trajectoire inverse — du cachot du SNR vers Mpimba —, illustrant la porosité entre ces deux lieux de détention en dehors des garanties procédurales ordinaires.

Selon les informations recueillies pour ce dossier, ces détenus subiraient des pressions destinées à leur faire signer des documents organisant la cession de sommes d'argent importantes, de biens immobiliers ou d'autres actifs, en échange de leur libération ou de garanties relatives à leur sécurité — une pratique également rapportée par des organisations comme l'ACAT-Burundi au sujet de l'usage de la détention comme levier de pression extra-judiciaire. Les témoignages font ressortir un ciblage disproportionné de commerçants, d'exploitants miniers et d'hommes d'affaires tutsi, présentés comme des cibles privilégiées de cette prédation économique orchestrée par des officiers généraux. Ces allégations ne concerneraient pas la seule DDI, mais impliqueraient plus largement d'autres responsables des services de renseignement ; un haut responsable de la présidence aurait par ailleurs participé à des actes de corruption en intervenant dans certaines procédures judiciaires en échange d'avantages financiers.

Une prédation qui s'inscrit dans l'effacement d'Arusha au sein du renseignement

Cette dimension ethnique rejoint directement un précédent dossier de Burundi Daily consacré à la sous-représentation tutsi dans l'appareil d'État, où le Service national de renseignement apparaissait comme le secteur où l'écart à la norme d'Arusha était le plus total, avec une représentation tutsi estimée à 0 %, là où l'accord de paix de 2000 impose une parité de 50 %. Un service de renseignement ethniquement homogène à ce point n'est pas seulement une anomalie statistique : il fournit la condition structurelle qui rend possible un ciblage ethnique des populations civiles par ce même service, qu'il s'agisse de la sélection de victimes de violences sexuelles ou de la prédation économique visant des commerçants et entrepreneurs tutsi. L'absence de toute présence tutsi au sein de l'institution retire, de fait, tout contrepoids interne susceptible de freiner ou de dénoncer de telles pratiques — c'est précisément la garantie que le partage du pouvoir prévu par Arusha visait à empêcher de disparaître.

Des leçons du Rwanda de Habyarimana

La double prédation décrit ici — ciblage sexualisé de femmes d'une minorité ethnique et prédation économique visant les mêmes milieux — n'est pas sans écho dans l'histoire régionale, et il serait intellectuellement malhonnête de ne pas le signaler. Au Rwanda, bien avant le génocide de 1994, la propagande anti-tutsi diffusée notamment par le journal Kangura avait fait des femmes tutsi une cible spécifique de son discours : les « Dix commandements du Hutu », publiés en décembre 1990, présentaient la femme tutsi comme un agent au service de son groupe ethnique, séductrice et manipulatrice, dont la fréquentation constituait une trahison — une thématique associée, dans le même texte, à l'exigence que les positions stratégiques, politiques, économiques et sécuritaires soient réservées aux Hutu. Cette rhétorique n'est pas restée sans suite : le Tribunal pénal international pour le Rwanda a, dans son jugement Akayesu de 1998, reconnu le viol systématique des femmes tutsi comme un instrument du génocide à part entière, et non comme une violence incidente à celui-ci.

Cela dit, le parallèle qui s'impose ici n'est ni celui d'une équivalence de trajectoire ni celui d'une accusation d'intention génocidaire — rien, dans les éléments rassemblés pour ce dossier, ne permet une telle qualification, et il serait irresponsable de la suggérer. Ce qui se compare, plus modestement, c'est une structure : un appareil de sécurité ethniquement homogène, opérant dans l'impunité, où des femmes d'une minorité seraient ciblées à la fois pour leur appartenance ethnique et pour leur apparence physique, selon une logique où corps et patrimoine des mêmes milieux minoritaires deviendraient un objet de prédation conjointe. C'est ce schéma structurel que est entrain de s'installer au Burundi sous le pouvoir d'Evariste Ndayishimiye.

Si les allégations rapportées par ces sources internes au Service de Renseignement Burundais viennent ajouter des violences sexuelles organisees sur la longue liste de violation de droits humains commne arrestations et détentions arbitraires, actes de torture ou d'autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, des faits d'extorsion et de confiscation illégale de biens, des disparitions forcées, des violations du droit à un procès équitable, ainsi que des atteintes au droit à la vie et à la sécurité des personnes. La dimension ethnique dans le ciblage des victimes ajoute à ces qualifications celle de persécution et de discrimination fondée sur l'appartenance ethnique.

Tags: