Léonce Ngendakumana le confirme : la bouc-émissarisation du Tutsi au cœur du moteur discriminatoire du CNDD-FDD

La disparition d'Arusha, destinée à chasser les Tutsis, n'est pas le fruit du hasard ou d'un plan raté. C'est une stratégie bien pensée. Le contexte institutionnel achève la démonstration. Depuis 2023, le Sénat burundais a ouvert une « évaluation » des quotas ethniques, présentée comme une réflexion sur leur éventuelle suppression — au motif que la réconciliation serait acquise. La séquence est lisible : on laisse d'abord les quotas dépérir dans la pratique, on documente ensuite leur « inutilité », on propose enfin de les abroger en droit.

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19.7.2026
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Politique

Ambassadeur Fred Gateretse-Ngoga lance la flèche qui expose la pourriture

Le 27 mai 2026, l'ambassadeur Fred Gateretse-Ngoga, conseiller principal au bureau du Commissaire aux Affaires politiques, à la Paix et à la Sécurité de l'Union africaine, publie sur X un message qui ne s'embarrasse d'aucune circonlocution : la discrimination visant les communautés tutsi demeure, écrit-il, une préoccupation dans certains contextes ; reconnaître et combattre toutes les formes de discrimination ethnique est, selon lui, la condition d'une paix durable et d'une cohésion sociale réelle. Et de conclure : « L'Accord d'Arusha est la seule solution. » Il ajoute, lucide sur ce qui l'attend : « Je m'attends à des insultes. »

Des voix internes au CNDD-FDD s'élevèrent aussitôt, pour dénoncer ou pour salir le personnage même de l'ambassadeur Gateretse-Ngoga. La communication du parti au pouvoir s'insurgeait contre un constat qui viendrait, selon elle, de « certaines voix, souvent éloignées et déconnectées des réalités quotidiennes du Burundi », lesquelles « persistent à instrumentaliser la question ethnique, à opposer les citoyens les uns aux autres et à projeter sur toute une Nation leurs frustrations personnelles ».

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Léonce Ngendakumana: Le témoin que le régime n'attendait pas

Contre ces dénonciations venues de Gitega, une voix solide s'élève pour confirmer ce que disait l'ambassadeur — une voix qu'on ne peut ni délocaliser ni soupçonner de sympathies tutsi : celle de Léonce Ngendakumana. L'homme n'est pas un exilé aigri ni un contempteur de la cause hutu — il en est l'un des monuments vivants. Ancien président de l'Assemblée nationale de 1995 à 2001, longtemps secrétaire général puis président du Sahwanya-FRODEBU, le parti de Melchior Ndadaye — ce premier président hutu démocratiquement élu, assassiné le 21 octobre 1993, trois mois après son triomphe —, Ngendakumana a traversé les années de plomb, la répression, les « villes mortes », et n'a jamais pris le chemin de l'exil. Surtout, et il l'a reconnu lui-même publiquement, il n'est pas étranger à la fondation de la rébellion hutu la plus aboutie de l'histoire du Burundi : c'est le FRODEBU, dit ce vétéran de la vie politique burundaise, qui a porté sur les fonts baptismaux le mouvement armé CNDD-FDD, qu'il affirme avoir financé « en matériel, en médicaments, en nourriture » et soutenu financièrement. Autrement dit : celui qui parle aujourd'hui est l'un des parrains politiques du parti qu'il accuse. Sans doute imaginait-il que le CNDD-FDD se comporterait en bâtisseur une fois au pouvoir, non qu'il perpétuerait les clivages ethniques qui gangrènent encore le paysage burundais.

Interview que Leonce a accorde au Journal Yaga (video -Youtube)

Ses révélations éclairent d'un jour cru la mécanique du pouvoir. Selon ses propos, l'année 2015 marque le point de bascule. Pour justifier le troisième mandat — illégal — que Pierre Nkurunziza cherchait avec acharnement, les autorités et les cadres du CNDD-FDD auraient dégainé une antienne qui ne les a plus quittés depuis : les Tutsi reviennent. À quoi Ngendakumana raconte avoir opposé une question d'une simplicité redoutable : étaient-ce donc les Tutsi qui réclamaient ce troisième mandat que Nkurunziza s'échinait à s'octroyer ? La question suffit à faire tomber l'épouvantail. Car l'ennemi désigné n'avait aucun intérêt au forfait qu'on lui imputait : la peur du Tutsi ne servait pas à protéger le pouvoir hutu, elle servait à en confisquer l'alternance au profit d'un homme et d'un clan.

À cette peur intérieure, cultivée sciemment, poursuit-il, le parti a greffé une dimension régionale : les Tutsi ne se contenteraient pas de comploter au Burundi, ils tisseraient une coalition à l'échelle des Grands Lacs. C'est précisément la grille de lecture qui domine aujourd'hui le conflit dans l'est de la République démocratique du Congo, où Kinshasa perçoit l'ombre d'une alliance tutsi transfrontalière. Et c'est, disent la plupart des observateurs, la raison pour laquelle Évariste Ndayishimiye aurait engagé plus de la moitié de son armée aux côtés de Kinshasa : il y combat ce qu'il se représente comme une internationale tutsi. L'épouvantail de 2015 a trouvé, dix ans plus tard, son théâtre d'opérations.

Pour bien écarter les Tutsi, il fallait briser Arusha

Pour mesurer l'écart — et le démantèlement du compromis ethnique arraché de haute lutte —, il faut d'abord rappeler qui en fut l'artisan, et ce qu'il avait voulu verrouiller. C'est Nelson Mandela qui, ayant repris en décembre 1999 la médiation laissée vacante par la mort de Julius Nyerere, sut convaincre les deux blocs — le G7 à majorité hutu et le G10 à majorité tutsi — de mettre un terme à une guerre fratricide ouverte depuis 1993. Ngendakumana, qui siégea à ces négociations, se souvient d'un médiateur maniant tour à tour le bâton et la carotte, et d'un avertissement resté gravé : aussi longtemps que le pouvoir politique, militaire et économique demeurerait aux mains d'une poignée d'hommes, la grande majorité étant tenue à l'écart, le Burundi ne connaîtrait jamais la stabilité. La formule, rapporte-t-il à Iwacu à l'occasion du Mandela Day de ce 18 juillet, fut si crue qu'elle suspendit la séance : le G10 ne l'avait pas digérée. Vingt-six ans plus tard, elle sonne moins comme une mise en garde que comme un diagnostic.

L'Accord d'Arusha pour la paix et la réconciliation, signé le 28 août 2000 et « sanctifié » par la Constitution de 2005 avant que celle de 2018 ne vienne le fragiliser, repose sur une démocratie consociative : des quotas ethniques garantissant la représentation d'une minorité tutsi (environ 14 % de la population) face à une majorité hutu (environ 85 %). L'architecture avait été formulée et codifiée en des termes clairs : 60 % Hutu / 40 % Tutsi pour le gouvernement, l'Assemblée nationale, l'exécutif et la magistrature ; 50 % / 50 % pour le Sénat ainsi que pour les corps de défense et de sécurité — armée, police et, par extension, services de renseignement ; des seuils analogues pour l'administration locale et les entreprises publiques.

Ces quotas n'étaient pas un ornement : ils étaient le verrou. La logique d'Arusha posait que la sécurité physique d'une minorité longtemps dominante de l'appareil d'État, puis brutalement renversée, passait par sa présence garantie dans les lieux où se décident la contrainte, la justice et la ressource. Retirer la minorité de ces lieux, ce n'est pas seulement l'écarter de manière systématique : c'est l'isoler pour institutionnaliser la discrimination, et, in fine, désarmer la garantie même qu'avait imposée Arusha.

De cet accord, Mandela a légué aux Burundais quatre principes moteurs que Ngendakumana récite encore par cœur, et qu'il juge toujours d'actualité. Le premier — le « plus jamais ça », inscrit dès le premier protocole — a fondé la Commission vérité et réconciliation et proscrit l'exclusion, le tribalisme, la guerre, le retour des réfugiés et des prisonniers politiques ; le vétéran estime que la CVR s'est éloignée de cette mission. Le deuxième érige la démocratie et la bonne gouvernance en socle de l'État, quand le pays, note-t-il, semble glisser de nouveau vers le parti unique, le parti-État. Le quatrième engage la réhabilitation des sinistrés et la reconstruction, restées lettre morte pour les victimes. Mais c'est le troisième qui résonne le plus fort avec les chiffres de ce dossier : l'armée, la police et le renseignement doivent être des corps nationaux, loyaux, professionnels et républicains — au service ni d'une ethnie, ni d'un parti, ni d'une région. Le pays, constate-t-il sobrement, n'y est pas encore. Un SNR vidé de ses Tutsi, rattaché à la présidence et soustrait à tout contrôle, est la négation exacte de ce troisième pilier.

Un démantèlement et isolation traduits en chiffres alarmants

On l'avait déjà exposé dans notre précédent Dossier du week-end. Les données ci-dessous, compilées à partir de sources publiques — au premier rang desquelles la Ligue ITEKA, qui documente depuis des années l'érosion des équilibres —, donnent la mesure de l'écart entre la norme et la pratique. Elles méritent les précautions d'usage : il s'agit d'estimations, secteur par secteur, dont la Ligue ITEKA elle-même précise que « la liste n'est pas exhaustive ». Mais leur direction est unanime, et c'est cette convergence qui fait preuve : les Tutsi sont systématiquement écartés des centres et des pôles de décision.

L'état actuel sur les quotas ethniques dans différentes institutions au Burundi contre les stipulations de l'Accord d'Arusha . Source: Ligue ITEKA

Face à cette situation alarmante, qui témoigne d'une discrimination systématique contre les Tutsi dans tous les domaines de la vie nationale, trois logiques imposées par le CNDD-FDD se dégagent.

Le gradient. Plus on s'approche du cœur sécuritaire de l'État, plus l'écart se creuse jusqu'à l'effacement. Le SNR — l'œil et la main du régime — afficherait une représentation tutsi nulle, là où la parité était exigée. Le renseignement n'est pas un secteur sécuritaire comme les autres : c'est l'organe par lequel le pouvoir voit, surveille et frappe. Un SNR ethniquement homogène n'est pas une statistique parmi d'autres ; c'est la définition même de ce contre quoi Arusha entendait prémunir le pays.

La hiérarchie des résistances. Là où le quota reste relativement mieux tenu — FDN à environ 30 %, missions diplomatiques à 24 % —, on retrouve précisément les corps les plus institutionnalisés, les plus exposés au regard extérieur, ou les plus difficiles à « vider » sans rupture visible. L'armée intégrée demeure l'un des rares acquis tangibles d'Arusha. Partout ailleurs — santé, éducation, entreprises publiques, gouvernorats —, la sous-représentation glisse sous la barre des 10 %, c'est-à-dire au quart, voire au cinquième, de ce que la loi fondamentale prescrit.

La méthode. Cet écart ne se produit pas par accident démographique. Il se produit parce que l'instance constitutionnellement chargée de surveiller les quotas — le Sénat — a, de son propre aveu et de celui des observateurs, largement renoncé à cette mission. La Ligue ITEKA le souligne de longue date : les équilibres établis par la Constitution et par Arusha sont mis à mal, et le contrôle sénatorial demeure quasi nul.

La fabrique d'un bouc émissaire: Le « grand méchant loup » tutsi qui veut revenir au pouvoir

C'est ici que le témoignage de Ngendakumana et la froideur des chiffres se rejoignent pour dessiner autre chose qu'une somme d'incidents : une stratégie. Après vingt et un ans de pouvoir, le CNDD-FDD n'a guère de bilan à présenter. L'économie est exsangue, la monnaie s'effondre, la fiscalité asphyxie une population appauvrie, l'isolement diplomatique perdure. Un parti qui n'a plus de prospérité à promettre a toujours, en réserve, un coupable à désigner. Et la dernière carte qui reste au régime pour rallier les masses, c'est la carte anti-tutsi.

Le mécanisme est aussi ancien que redoutable : imputer à une minorité désarmée politiquement — 14 % de la population, effacée du renseignement, marginalisée dans l'administration — la responsabilité des maux dont le pouvoir est comptable. La minorité devient l'écran sur lequel on projette l'échec ; la peur du « retour » tutsi tient lieu de programme. Le procédé s'enracine dans une opposition linguistique lourde de sens, que le kirundi politique manie avec une redoutable efficacité : d'un côté les benegihugu, les « fils » du pays, ses propriétaires légitimes ; de l'autre les abanyagihugu, ses simples habitants, tolérés mais jamais tout à fait chez eux. Réassigner le Tutsi du premier groupe au second, c'est le déposséder symboliquement de sa qualité de national avant de le déposséder concrètement de sa place dans l'État. Le « grand méchant loup » tutsi, venu ravir le pouvoir aux détenteurs « de droit », n'est pas une superstition populaire spontanée : c'est un récit fabriqué, entretenu, et — Ngendakumana le confirme — instrumentalisé au sommet.

Le paradoxe, que Ngendakumana incarne mieux que quiconque, est que ce discours se pare des habits de l'émancipation hutu tout en la trahissant. Le combat politique du FRODEBU en 1993 et la lutte armée que le CNDD-FDD engagea fin 1994 visaient un État de droit et une alternance démocratique, non l'inversion pure et simple de la domination ethnique. Instrumentaliser le Tutsi pour asseoir non pas la dignité hutu mais la mainmise d'un clan sur l'appareil d'État, c'est retourner l'héritage de Ndadaye contre lui-même. L'homme qui finança les débuts du CNDD-FDD est aussi celui qui rappelle, aujourd'hui, que le problème burundais n'est pas ethnique — puisque des officiers tutsi ont jadis gouverné par coups d'État successifs, et que les cadres hutu du CNDD-FDD discriminent aujourd'hui jusqu'aux Hutu du FRODEBU qu'ils n'ont, en deux décennies, jamais recrutés. La ligne de fracture n'est pas entre Hutu et Tutsi : elle passe entre un cercle de généraux et leurs satellites au pouvoir, d'un côté, et tous les autres, de l'autre.

La mort d'Arusha: Une stratégie bien pensée

Le contexte institutionnel achève la démonstration. Depuis 2023, le Sénat burundais a ouvert une « évaluation » des quotas ethniques, présentée comme une réflexion sur leur éventuelle suppression — au motif que la réconciliation serait acquise. La séquence est lisible : on laisse d'abord les quotas dépérir dans la pratique, on documente ensuite leur « inutilité », on propose enfin de les abroger en droit. Le déni de discrimination, l'entretien de la peur et le projet de démantèlement d'Arusha ne sont pas trois dossiers distincts : ce sont les trois temps d'un même mouvement. Vider Arusha de sa substance, puis de sa lettre.

Chacun tirera sa conclusion

Le diplomate Gateretse-Ngoga avait posé une question de fait. Le pouvoir a répondu par une question de personne. Entre les deux, des comptes anonymes ont, sans le vouloir, tranché le débat à coups d'injures que la Commission d'enquête de l'ONU avait déjà entendues, à l'identique, dans les salles d'interrogatoire. Puis un vétéran de la cause hutu est venu nommer ce que les chiffres laissaient deviner : non pas une malchance statistique, mais une politique — la transformation d'une minorité en bouc émissaire d'un pouvoir à bout de bilan.

Ce n'est pas un hasard si ce même homme, interrogé pour le Mandela Day, confiait sa douleur de voir l'armée, la police et le renseignement détournés à des fins partisanes et claniques — et disait alors penser à Mandela. Son verdict rejoint, presque mot pour mot, celui du diplomate qu'on a voulu faire taire : « Il n'y a pas mieux que l'Accord d'Arusha. »

Le déni officiel repose sur une affirmation — « tous logés à la même enseigne » — qui, pour tenir, exige que l'on ne regarde ni les chiffres, ni les fils de discussion, ni l'histoire récente du Sénat, ni le témoignage de ceux-là mêmes qui firent le CNDD-FDD ce qu'il est aujourd'hui. Les chiffres disent l'écart. Les fils disent la haine. Le Sénat dit l'abandon. Et Léonce Ngendakumana dit la méthode. Reste, comme l'écrit la source, à chacun de tirer sa conclusion — pour autant qu'il accepte de regarder.

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