Qu'a fait le Burundi de son adhésion à l'EAC: Suivra-t-il la RDC vers la porte de sortie ?
Trop petit, trop pauvre, trop désorganisé, et désormais lié par une alliance militaire au seul pays qui envisage de claquer la porte. Le Burundi est entré dans l'EAC sans préparation, a ignoré les alertes de sa propre société civile, s'est auto-blessé en 2015 avec une crise constitutionnelle dont il ne s'est pas encore remis, et a construit — en lieu et place d'une stratégie d'intégration économique — une alliance militaire avec le seul pays encore moins performant que lui au sein du bloc. Une autopsie de dix-neuf ans de rendez-vous manqués.
En juillet 2007, le Burundi et le Rwanda franchissaient ensemble les portes de l'EAC. Les deux pays partageaient alors une même réalité : sortis chacun d'un génocide ou d'une guerre civile dévastateurs, profondément pauvres, agricoles à plus de 80%, avec des PIB par habitant qui se situaient dans la même strate basse de l'économie mondiale (autour de $150 pour le Burundi et environs $400 pour le Rwanda). La trajectoire des deux pays depuis lors n'aurait pas pu diverger davantage. Kigali a fait de l'EAC son marché, son levier diplomatique et son vitrine mondiale. Gitega, lui, est entré dans ce bloc avec les mêmes lacunes structurelles, managériales et institutionnelles qui continuent d'entraver la gouvernance au Burundi sous le CNDD-FDD. Il n'a pas su apprendre et s'adapter; et par conséquent, il n'a trouvé dans l'EAC qu'un forum où exercer ses ressentiments et un endroit financièrement confortable pour placer ces lieutenants, soit en guise de remerciement, soit pour leur offrir une sortie en beauté.

La question mérite d'être posée sans détour : qu'a concrètement produit l'adhésion du Burundi ? Et si la RDC, son unique allié francophone au sein du bloc, venait à quitter l'EAC, qu'est-ce qui resterait à Gitega à défendre à la table d'Arusha?
Le point de départ de ce Dossier du Week-end a été un récent débat parlementaire à Kigobe. Les débats de la session parlementaire de ce 26 mai, consacrés à l'intégration régionale, ont mis à nu l'ampleur du décrochage. Pendant que les parlementaires réclamaient d'inscrire le français dans le Traité de l'EAC (un point pertinent mais incommensurablement moins important que toutes les questions qu'ils auraient pu débattre, compte tenu de la situation désastreuse du Burundi au sein du bloc), le Rwanda signait le 19 mai avec l'Agence internationale de l'énergie atomique (IAEA) un accord de coopération pour ses futurs réacteurs nucléaires modulaires. La distance entre ces deux réalités simultanées n'est pas une métaphore — c'est la mesure exacte d'un naufrage.
La marche somnambulique vers l'insignifiance
Pour comprendre la trajectoire du Burundi au sein de l'EAC, il faut réhabiliter la vérité historique sur l'étude d'impact publiée en avril 2009 par l'Observatoire de l'Action Gouvernementale (OAG). En deux ans d'appartenance à la Communauté, l'OAG avait dressé un diagnostic d'une lucidité terrifiante : le Burundi était le « maillon le plus faible de tout le groupe des pays de l'EAC ». Le rapport pointait les vulnérabilités structurelles — agriculture de subsistance, secteur privé embryonnaire, infrastructures énergétiques inexistantes, corruption endémique — et prescrivait des remèdes précis : mesures transitoires de protection des industries locales, modernisation agricole accélérée, mise à niveau des cadres de l'administration, lutte résolue contre la corruption.
L'OAG offrait sur un plateau d'argent au gouvernement un guide de négociation face aux "ogres" kényans et tanzaniens. Le gouvernement d'alors, fidèle à une logique de suspicion systématique, a traité ce document non comme un garde-fou national mais comme une déclaration d'hostilité politique et l'a jeté au rancart. Les vannes de l'Union douanière se sont ouvertes sans préparation. Le manque à gagner fiscal et douanier prédit s'est instantanément concrétisé. Privé de ses recettes douanières et incapable de protéger son tissu industriel embryonnaire, le pays s'est condamné à devenir un simple marché déversoir captif.
Et pour comprendre où se trouve le Burundi en 2026, il faut revenir à la source de la fracture qui fait voler en éclats les quelques ponts construits jusqu'à cette année fatidique: la décision du président Pierre Nkurunziza, en avril 2015, de briguer un troisième mandat en violation de la Constitution et de la logique des accords d'Arusha qui avaient mis fin à la guerre civile. Ce qui s'ensuivit n'était pas une simple turbulence politique. Ce fut un effondrement systémique dont les cicatrices restent visibles dans chaque indicateur du pays.

Le PIB s'est contracté de 3,9% en 2015. Les donateurs extérieurs, qui finançaient entre 30 et 35% du PIB sous forme de dons et d'aide, ont suspendu leurs programmes. Les États-Unis ont retiré le Burundi de l'AGOA en 2016 (une exclusion toujours en vigueur en 2026). La Banque Mondiale note que depuis 2015, le PIB réel par habitant s'est contracté à un rythme annualisé de 1,9% pendant des années. Ce n'est pas une récession : c'est un appauvrissement structurel, lent et persistant.
Le décret de 2012 : l'État organise sa propre incapacité
Si le gouvernement avait ignoré les alertes de l'OAG en 2009, il achevait de planifier son impuissance à travers le Décret n°100-309 du 21 novembre 2012, portant organisation du Ministère chargé des Affaires de la Communauté Est-Africaine. Ce texte cantonne le ministère dans des fonctions purement passives : « veiller à l'application », « suivre les activités », « participer aux réunions ». À aucun moment le décret ne lui confère un pouvoir d'autorité sur les ministères sectoriels — Finances, Transports, Énergie, Commerce.
Le résultat est mécanique : pendant que le Ministère de l'EAC accumule des rapports d'Arusha, les ministères sectoriels burundais continuent à gérer leurs portefeuilles sans aucun alignement sur les opportunités régionales. Plus grave encore, le décret n'organise aucune cellule de haut niveau dédiée à l'intelligence économique ou au montage de partenariats public-privé. Pendant que le Kenya et la Tanzanie dépêchent à Arusha des brigades de juristes d'affaires et d'ingénieurs financiers pour capter des milliards de financements régionaux, le décret burundais n'organise que la diplomatie de figuration. En mai 2026, le Burundi n'a quasiment rien perçu des grands budgets de développement de la Communauté.
Dix ans après, aucun plan structuré de sortie de crise n'est visible. Sous Ndayishimiye — au pouvoir depuis 2020 — des signaux d'ouverture ont été envoyés aux donateurs : des journalistes comme Floriane Irangabiye (qui avaient été arrêtés dans ce qui ne peut être décrit que comme un acte d'auto-sabotage par le régime de Gitega) ont été libérés, des contacts renoués avec l'Union Européene, le FMI et la Banque Mondiale. Pendant ce temps, le parti au pouvoir, le CNDD-FDD consacrait son énergie à d’autres priorités — une situation qui perdure encore. Aujourd'hui plus qu'hier, il semble davantage absorbé par ses guerres intestines pour le contrôle du pouvoir (les rivalités entre le président Ndayishimiye et le secrétaire général du parti Révérien Ndikuriyo sont bien documentées) que par la conception d'une stratégie économique cohérente. La libération en mars 2026, pour raisons médicales, de l'ancien premier ministre Alain-Guillaume Bunyoni, condamné à perpétuité, est lue par les analystes comme un mouvement tactique dans ces luttes internes, pas comme un geste de réconciliation nationale. Le legs de 2015 reste entier, sans plan d'apurement sur l'horizon.
14 millions de clients trop pauvres dans un pays trop compliqué
Posons la question que tout investisseur potentiel se pose face au Burundi : à qui vais-je vendre, dans quel cadre juridique, avec quelle infrastructure numérique, sur quel réseau électrique ? Les réponses sont uniformément dissuasives, et chacune renforce les autres dans un cercle vicieux que la crise de 2015 a solidifié.
Le marché : 14 millions d'habitants dont 65% vivent sous $2,15 par jour. Un PIB par habitant nominal de $619 donc, le deuxième le plus bas de l'EAC après celui du Sud Soudan (et le deuxième le plus bas du monde). La demande intérieure est structurellement anémique, le taux de chômage des jeunes avoisine 65%. Un investisseur cherchant à accéder au marché régional a des options autrement plus attractives à Nairobi, Dar es Salaam, Kampala ou Kigali. Bujumbura n'est pas une porte d'entrée régionale — c'est un cul-de-sac enclavé sans accès à la mer.
La corruption et le cadre juridique : Le score de Transparency International place le Burundi à 17/100 en 2024: en recul par rapport aux 25 points de 2007, l'année même de l'adhésion à l'EAC. Le Département d'État américain note que la corruption est « particulièrement présente dans l'attribution des licences et concessions, dans un environnement non transparent avec des allégations fréquentes de pots-de-vin ». La Compagnie Française d'Assurance pour le Commerce Extérieur (COFACE) qualifie l'environnement d'affaires au Burundi d'« extrêmement défavorable ». Le cadre légal, fondamentalement francophone dans sa structure, crée une friction supplémentaire avec les instruments juridiques anglophones de l'EAC — mais surtout, il est insuffisamment indépendant pour traiter efficacement les litiges commerciaux. La bourse nationale, ouverte en janvier 2024, n'est toujours pas opérationnelle.
Les industries burundaises souffrent de coupures d'électricité chroniques — l'accès à l'électricité reste sous 40% de la population contre 75% au Kenya. Le pays manque cruellement de devises étrangères pour importer des matières premières dont le carburant. Écrire les contrats en français - comment le recommandent les parlementaires lors de leurs débats de la session parlementaire de ce 26 maine- ne créera pas d'usines si le climat des affaires reste sinistré. La question linguistique soulevée au Parlement le 26 mai est l'alibi commode d'un échec productif structurel. À l'ère de l'intelligence artificielle générative et des systèmes de traduction instantanée, soutenir que les formulaires en anglais paralysent le commerce burundais est un aveu de paresse managériale — pas un diagnostic économique.
Au-delà de cette obsession linguistique des députés, qui irait traverser tout ce labyrinthe bureaucratique, judiciaire et infrastructurel pour accéder à un marché de 14 millions de personnes dont la majorité n'a pas les moyens de consommer ? La réponse des données est nette : presque personne. L'investissement direct étranger (IED) au Burundi représentait 0,04% du PIB en 2019 contre 3% pour la Tanzanie, 4% pour l'OUganda et le Rwanda. Sur le marché de l'EAC, le Burundi apparaît dans les tableaux de commerce régional comme une note marginale.
Ce que le Burundi a réellement construit à l'EAC : une guerre commune avec la RDC
Le Burundi et la RDC sont les deux seuls membres francophones de l'EAC. Ce partage linguistique serait anecdotique s'il ne recouvrait une convergence plus profonde : ce sont aussi les deux membres les moins contributeurs, les plus endettés envers le budget commun — la DRC à 14% de sa contribution payée en 2024-2025, le Burundi à 19% — et les plus déstabilisateurs (économiquement) du bloc. Ensemble, ils représentent la majorité des $55 millions d'arriérés qui étouffent l'EAC, dont la Secrétaire Générale a dû emprunter pour payer ses propres fonctionnaires.
En vertu d'accords bilatéraux opaques avec Kinshasa, le Burundi a déployé entre 10 000 et 14 000 soldats au Sud-Kivu — potentiellement près de la moitié de ses forces armées — pour défendre la position congolaise contre le M23. Ces soldats combattent aux côtés des FARDC, des milices Wazalendo, et selon plusieurs sources, conjointement avec les FDLR — le groupe armé hutu rwandais dont les membres sont accusés d'avoir participé au génocide de 1994 contre les Tutsis au Rwanda. L'argent du trésor public qui devrait financer les rails du SGR est consumé en munitions et carburant militaire sur sol étranger.
La résurgence des rhétoriques d'exclusion ethnique dans l'espace Burundi-RDC entre 2024 et 2026 — avec des dynamiques qualifiées par l'ONU de pré-génocidaires en RDC contre les populations rwandophones et tutsies — représente l'antithèse absolue du projet EAC. Comment parler de libre-circulation des personnes, de marché commun ou de fédération politique, quand un citoyen de la Communauté risque d'être harcelé ou lynché chez un voisin en raison de son appartenance ethnique?
Si Kinshasa partait, qu'est-ce qui retiendrait encore Gitega ?
La RDC n'a pas officiellement annoncé son départ de l'EAC mais sa trajectoire est lisible. Elle a expulsé la force régionale en décembre 2023. Elle boycotte les sommets ou y envoie des délégués de rang inférieur. Son porte-parole gouvernemental a déclaré que Kinshasa restait pour « ne pas laisser le terrain à ceux qui lui sont hostiles ». Ce n'est pas une déclaration d'appartenance, c'est une déclaration de vigilance défensive. La RDC se tourne de plus en plus vers la SADC et la Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale (CEEAC), deux blocs qui pointent Kigali plutôt que Kinshasa dans le conflit.
La différence fondamentale est celle-ci : la RDC a quelque chose à offrir à terme: ses minerais critiques pour les batteries et semi-conducteurs du XXIe siècle, son immensité géographique, son potentiel hydroélectrique titanesque. Le Burundi, dans son état actuel, n'a que sa géographie enclavée — et cette géographie est précisément ce qui rend la connexion ferroviaire à Dar es Salaam si vitale. Si la RDC quitte l'EAC et emporte avec elle l'unique solidarité politique dont Gitega dispose au sein du bloc, il ne restera au Burundi ni allié, ni industrie, ni influence — seulement un SGR dont il ne parvient pas à financer les contreparties.
La tutelle de Dar es Salaam : un patronage qui ne doit rien à l'histoire
L'alliance historique entre la Tanzanie et le CNDD-FDD est l'une des colonnes vertébrales de la diplomatie burundaise. C'est à Arusha que les accords de paix de 2000 ont été signés ; c'est en exil tanzanien que la rébellion CNDD-FDD s'est structurée et ravitaillée. Dar es Salaam a été pendant deux décennies le protecteur et le parrain diplomatique de Gitega depuis l'arrivée au pouvoir du CNDD-FDD.
Mais cette alliance reposait sur des personnes, des réseaux et une génération de dirigeants. L'ère de Samia Suluhu Hassan — au pouvoir depuis mars 2021 — n'est pas ancrée dans ces histoires de maquis. Femme pragmatique de Zanzibar, sans lien personnel avec les réseaux CNDD-FDD forgés sous Mkapa et Kikwete, la présidente tanzanienne gère les alliances régionales avec un calcul économique froid plutôt qu'une dette historique. Le SGR Uvinza-Musongati — projet le plus stratégique jamais conçu entre les deux pays — est géré par la Tanzania Railways Corporation au bénéfice tanzanien d'abord : Dar es Salaam fournit les rails, la gestion et l'accès au port. Bujumbura fournit le tracé et promet des contreparties financières qu'il n'a pas les moyens de tenir.
La Tanzanie n'est évidement pas au point de rompre avec Gitega, ce serait diplomatiquement coûteux. Mais elle ne sacrifiera pas ses alliances économiques avec un Rwanda à 7,5% de croissance, ni ses corridors logistiques avec le Kenya, par solidarité envers un gouvernement qui peine à payer sa cotisation à l'EAC.
Economiquement parlant, le train de l'Afrique de l'Est avance sur des rails électrifiés. Le Burundi a eu dix-neuf ans pour monter à bord. Il a choisi, à chaque carrefour décisif — 2009, 2012, 2015, 2024 — la mauvaise direction : ignorer sa société civile, institutionnaliser son impuissance, se blesser politiquement, puis envoyer son armée défendre une guerre étrangère au détriment de son propre chantier socio-économique.
