Evariste Ndayishimiye ne connaît pas son rôle: Quand le Boss demande à l'Église de faire son travail
En s'en prenant aux évêques plutôt qu'aux pénuries, Évariste Ndayishimiye n'esquive pas seulement une critique : il abdique une fonction. Anatomie d'un réflexe de déresponsabilisation devenu méthode de gouvernement.
Il y a une phrase que l'on entend de plus en plus dans les conversations des Burundais, à l'intérieur du pays comme dans la diaspora : « Il ne connaît pas son rôle. » Ils ne parlent ni de l'évêque, ni des activistes de la société civile comme Faustin Ndikumana, Pacifique Nininahazwe ou Gabriel Rufyiri. Ceux-là connaissent le leur : ils ont parlé, alerté, nommé le manque. C'est leur vocation, et ils l'ont remplie. Le rôle qui reste à assumer — la continuité de l'État, le fonctionnement régulier des institutions, l'approvisionnement du pays en ce dont il a vitalement besoin — n'incombe ni au clergé, ni aux ONG, ni aux fonctionnaires en quête d'un salaire décent. Il incombe à celui que la Constitution a désigné, et que nul jeu de mots ne saurait dispenser de sa charge : le président Évariste Ndayishimiye lui-même.
Cracher son venin sur les évêques et les activistes ne fait pas baisser le prix du carburant. Cela ne remet pas un médicament dans une pharmacie vide. Cela ne ramène pas un seul des Burundais disparus, souvent après avoir été enlevés de force, généralement par des agents de l'État. Cela ne fait qu'une chose : confirmer, à qui en doutait encore, que le pouvoir préfère discuter du rôle des autres plutôt que d'exercer le sien.
Le 16 juin 2026, au palais Ntare Rushatsi de Bujumbura, lors de la neuvième réunion de la Commission nationale de protection sociale, le chef de l'État a livré un discours-fleuve. L'essentiel de la charge ne visait ni le carburant introuvable, ni les médicaments manquants, ni l'eau et le courant qui se raréfient. Elle visait ceux qui nomment ces carences : l'Église catholique et une partie de la société civile, accusées de « politiser la pauvreté » et de se contenter de huer l'État.
Le président a comparé l'Église à une ishirahamwe, une société parmi d'autres : « Prenez par exemple la société Église catholique, elle a plus de 70 % de la population burundaise. Imaginez si elle disait : "je ne veux plus de pauvres au sein de mes membres". À quoi ressemblerait le Burundi ? » Puis l'estocade : « Vous entendrez un évêque dire qu'il y a la famine dans le pays alors que ses propres fidèles ont faim. Il ne connaît pas son rôle. Que fait-il pour que ses membres travaillent ? »
Il ne connaît pas son rôle. Il y a, dans la colère présidentielle, un aveu que la colère cherche à masquer. La formule mérite qu'on la retourne, car la question du rôle — qui le tient, qui l'esquive — est précisément le cœur du malaise.
Le réquisitoire qui a déclenché la foudre
Réunis en assemblée plénière du 1ᵉʳ au 5 juin à Bujumbura, les évêques de la Conférence des évêques catholiques du Burundi (CECAB), présidée par Mgr Joachim Ntahondereye, évêque de Muyinga, avaient rendu public le 9 juin un communiqué au tableau sombre : pénuries persistantes de carburant et de médicaments, vie chère, dégradation des infrastructures, exode des compétences. Les prélats avaient aussi pointé la découverte récurrente de corps sans vie à travers le pays.
Rien, dans ce constat, ne relève de l'invention. Tout y est vérifiable, mesurable, vécu. La singularité de la réaction présidentielle tient là : au lieu de contester les faits, le pouvoir conteste le droit de les dire, et accuse le messager d'avoir oublié sa vocation. Que le président y ait lu une contestation déguisée de sa candidature à la prochaine présidentielle en dit long sur la grille de lecture du sommet de l'État : toute lucidité y devient hostilité. Comme si les institutions tiraient leur crédibilité du silence sur leurs échecs, et non de leur capacité à les corriger.
Ce qui frappe n'est pas l'agacement — un dirigeant a le droit d'être agacé. C'est le mécanisme : transférer la charge de l'État sur des épaules qui ne sont pas les siennes, la déresponsabilisation érigée en méthode de gouvernance. Si l'Église a 70 % de la population, qu'elle s'occupe donc de ses pauvres. Le raisonnement a une élégance trompeuse, mais ce n'est pas un argument sérieux : il dissout la responsabilité publique dans une comptabilité confessionnelle.
Et ce réflexe n'est pas isolé. On l'a vu se déployer, récemment, à l'endroit des fonctionnaires qui envisageaient un mouvement social pour de meilleurs salaires. La réponse fut un escamotage : « moi aussi je suis un employé de l'État ; venez donc, nous irons ensemble chercher l'État pour lui demander s'il veut bien nous payer davantage. » Figure de style, diront ceux qui ont l'habitude de le défendre. Mais une figure de style assenée avec conviction, comme si l'auditoire était incapable de distinguer l'État de celui qui l'incarne, révèle un rapport désinvolte à la fonction. Car le président n'est pas un employé de l'État au même titre qu'un enseignant ou une infirmière : il est l'État, en ce qu'il dirige l'exécutif et en commande l'appareil. Feindre l'égalité avec ses propres agents, c'est se déclarer impuissant là où l'on est, constitutionnellement, le décideur de dernier ressort.
Le détour par le texte fondamental n'est pas un ornement juridique : il rappelle qui doit quoi. L'article 96 de la Constitution de 2018 est sans ambiguïté : le Président de la République, Chef de l'État, « assure par son arbitrage la continuité de l'État et le fonctionnement régulier des institutions ». Le pouvoir exécutif, précise l'article 95, est exercé par le Président ; à lui le pouvoir réglementaire, à lui l'exécution des lois. Voilà le périmètre. Ce sont les fonctions régaliennes — celles qui définissent la souveraineté d'un État : la sécurité, la justice, la diplomatie, la monnaie, l'impôt et, dans tout État qui prétend au social, l'accès aux biens essentiels. Le carburant qui fait tourner l'économie, les engrais qui nourrissent les récoltes, les médicaments, l'eau potable, le courant : ce ne sont pas des œuvres de charité paroissiale, mais les livrables d'une puissance publique. Quand ils manquent durablement, ce n'est pas l'Église qui a failli ; c'est l'État. Demander à l'Église de « faire travailler ses membres » revient à lui transférer une compétence — la politique économique et sociale — que la Constitution confie au seul pouvoir exécutif. Une erreur de catégorie présentée comme une leçon de morale.
Sait-il qui est aux commandes ?
Puisque la question du rôle a été posée par le président lui-même, posons-la jusqu'au bout. Dans toute société organisée, les Églises, les ONG et la société civile occupent une place de complément, jamais de substitut. Leur fonction première est celle de la vigie : alerter, documenter, interpeller. Pour l'Église, cette parole porte un nom théologique, la fonction prophétique — dire la vérité aux puissants et prendre le parti des petits. Reprocher à un évêque de « braquer les projecteurs sur les zones sombres », c'est lui reprocher d'être une lampe.
Leur fonction seconde est d'appoint : écoles, dispensaires, œuvres sociales qui soulagent des détresses que l'État ne couvre pas. Mais cet appoint suppose un État qui fait sa part. Une ONG distribue des médicaments en temps de crise ; elle ne tient pas une chaîne d'approvisionnement pharmaceutique nationale. Confondre les deux, c'est demander au pansement de remplacer le chirurgien. Quant à la société civile, elle n'est pas l'adversaire du pouvoir mais son contrepoids démocratique : un gouvernement sûr de son action accueille la critique ; celui qui la criminalise avoue qu'il la redoute. « Nettoyer d'abord devant sa propre maison » est un excellent conseil — encore faut-il l'adresser à la bonne maison.
Un manque de sérieux qui a un prix au-delà des frontières
On n'est pris au sérieux que dans la mesure où l'on prend au sérieux ses propres responsabilités. La sophistication d'une pensée, la cohérence entre les discours et les actes : voilà ce que les pairs jaugent, fût-ce sans le dire. Un chef d'État qui répond aux pénuries par des sarcasmes contre ses évêques, et aux revendications salariales par un jeu de mots sur sa condition d'« employé », envoie un signal. Ce signal voyage.
Le calendrier de juin 2026 sur la scène internationale offre, à cet égard, un rapprochement qui se passe presque de commentaire. Du 15 au 17 juin — au moment même où le président réglait ses comptes avec l'Église — se tenait à Évian, en France, le sommet du G7. Un seul pays africain y était convié au niveau des chefs d'État : le Kenya, dont le président William Ruto a porté la voix du continent sur la réforme de la dette et un ordre financier plus équitable. Paris avait, dit-on, écarté l'Afrique du Sud pour ce choix délibéré, adossé à la dynamique du sommet Afrique-France de Nairobi.
Or qui préside l'Union africaine en 2026 ? Évariste Ndayishimiye lui-même, depuis février. La présidence tournante de l'UA est une fonction de prestige, de celles qui ouvrent traditionnellement les portes des grands rendez-vous mondiaux. Son titulaire n'a pourtant pas été l'élu de Paris pour incarner l'Afrique à Évian. On dira, à juste titre, que l'invitation relève de la discrétion de l'hôte, que l'UA est souvent représentée par le président de sa Commission, et que les liens franco-kényans pesaient lourd. Tout cela est vrai. Mais l'écart demeure éloquent : pour choisir une voix africaine crédible et audible, on a regardé vers Nairobi, non vers Gitega.
Coïncidence, peut-être. Mais elle dessine une question légitime : un dirigeant qui consacre des heures à expliquer pourquoi l'Église devrait s'occuper des pauvres à sa place se rend-il vraiment désirable autour des tables où se décident les affaires du monde ? La légèreté à l'intérieur a un coût à l'extérieur. À force d'esquiver le mouvement, on finit immobile, pendant que d'autres avancent.
