Transparence budgétaire ou bataille de pouvoir?: Chronique d’un système qui se fissure
Ne nous trompons pas : ce que le ministre des Finances a fait ne devrait rien avoir d’héroïque dans un État normal. Dans un système démocratique fonctionnel, dénoncer des irrégularités budgétaires relèverait simplement du devoir. Mais le Burundi n’est pas un État normal. Dans le contexte du CNDD-FDD, où la transparence est découragée et où les réseaux de prédation sont puissants, il faut reconnaître que le ministre a fait preuve d’un courage réel. En exposant publiquement ces pratiques, il a pris un risque personnel évident, y compris pour sa sécurité.
La dénonciation publique, par le ministre des Finances Dr Alain Ndikumana, d’irrégularités financières majeures impliquant l’Anagessa, la CIAP et l’entreprise FOMI constitue l’un des événements politiques les plus marquants de l’année au Burundi. Dans un pays où la transparence est historiquement découragée et où les affaires sensibles se règlent rarement sur la place publique, cette sortie a été perçue comme un acte de courage personnel.
Dans un système démocratique doté de mécanismes de contrôle effectifs, une telle démarche relèverait pourtant de la normalité institutionnelle : audits indépendants, contrôle parlementaire rigoureux, enquêtes judiciaires et sanctions. Le fait qu’elle apparaisse aujourd’hui comme exceptionnelle dit moins sur la bravoure individuelle que sur la faiblesse structurelle des contre-pouvoirs au Burundi.
Au-delà de la forme, le fond interroge. La brutalité de la dénonciation, le choix du Parlement comme tribune et l’ampleur des montants évoqués contrastent fortement avec les habitudes d’un régime peu enclin à exposer ses dysfonctionnements internes. D’où une question de plus en plus présente dans le débat public : s’agit-il d’un sursaut éthique ou d’un épisode d’une lutte interne au sein du CNDD-FDD ?
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Le dossier FOMI cristallise ces interrogations. Cette entreprise, historiquement associée à un homme fort du régime de Pierre Nkurunziza, connu sous le sobriquet de Ziranotse, a adopté une posture qui interpelle. Selon les déclarations du ministre devant les sénateurs, des menaces auraient d’abord été formulées discrètement. Elles ont ensuite pris une dimension publique lorsqu’un cadre dirigeant de la FOMI est allé jusqu’à contester frontalement le ministre lors d’une conférence de presse.
Un élément ressort de cette séquence : l’arrogance. Arrogance dans le ton, mépris affiché pour l’autorité ministérielle, et surtout l’image d’une entreprise qui semble se considérer au-dessus de la loi et des institutions de la République. Cette attitude soulève une question fondamentale : d’où une entreprise tire-t-elle la certitude de pouvoir défier publiquement un ministre des Finances sans craindre de conséquences ?
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La prise de position publique de Révérien Ndikuriyo, secrétaire général du CNDD-FDD, venu défendre la FOMI, a renforcé cette impression. Elle alimente l’idée d’une confrontation entre deux camps au sein du parti au pouvoir, opposant des réseaux hérités de l’ancien régime à ceux gravitant autour de l’actuel président.
Cette séquence politique se déroule par ailleurs dans un contexte sécuritaire délicat. L’échec des forces burundaises à stabiliser Uvira, à l’Est de la RDC, et la perte de contrôle effective des frontières occidentales ont fragilisé l’autorité du président Évariste Ndayishimiye. Ces revers nourrissent un malaise profond au sein des cercles militaires et sécuritaires, piliers traditionnels du pouvoir.
À ce stade, une lecture strictement institutionnelle ne suffit plus.
De l’analyse au constat politique
Ne nous trompons pas : ce que le ministre des Finances a fait ne devrait rien avoir d’héroïque dans un État normal. Dans un système démocratique fonctionnel, dénoncer des irrégularités budgétaires relèverait simplement du devoir. Mais le Burundi n’est pas un État normal. Dans le contexte du CNDD-FDD, où la transparence est découragée et où les réseaux de prédation sont puissants, il faut reconnaître que le ministre a fait preuve d’un courage réel. En exposant publiquement ces pratiques, il a pris un risque personnel évident, y compris pour sa sécurité. Peu de ministres ou de hauts cadres de l’État ont osé faire ce qu’il a fait, au prix d’affronter des réseaux capables de menacer, d’intimider, voire d’éliminer ceux qui dérangent. Dire la vérité, ici, expose souvent davantage que voler en silence, et le ministre le savait.
La question n’est donc pas seulement de savoir si la vérité a été dite, mais pourquoi elle sort maintenant, et contre qui.
Le comportement de la FOMI apporte un début de réponse. L’arrogance affichée par cette entreprise, ses menaces rapportées contre un ministre, puis sa défiance publique, traduisent une certitude inquiétante : celle d’être politiquement protégée. Cette assurance est le produit d’années de collusion entre pouvoir politique, intérêts économiques et réseaux sécuritaires.
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Lorsque le secrétaire général du parti au pouvoir prend publiquement la défense d’une entreprise mise en cause par le ministre des Finances, le message est limpide : il ne s’agit plus de gouvernance, mais de rapports de force.
Pendant ce temps, l’échec militaire à Uvira agit comme un accélérateur de crise. Le président Ndayishimiye, perçu par une partie de l’appareil sécuritaire comme un stratège hésitant et un dirigeant affaibli, voit son autorité contestée. Dans un pays où l’armée demeure l’arbitre ultime du pouvoir, cette perte de crédibilité est lourde de conséquences.
La conférence de presse de Révérien Ndikuriyo, contredisant implicitement celle du président, est un signal fort : le centre de gravité du pouvoir se déplace. Quand le parti parle plus fort que l’État, quand un secrétaire général traite des affaires régaliennes, c’est que l’autorité présidentielle se fissure dangereusement.
Dans ce contexte, la lutte contre la corruption risque de n’être qu’un prétexte. Non pas pour assainir le système, mais pour redistribuer les cartes entre clans rivaux. Sans audits indépendants, sans justice libre, sans poursuites effectives, cette séquence restera fidèle à une constante burundaise : la corruption ne disparaît pas, elle change simplement de bénéficiaires.
La véritable question n’est donc pas de savoir si la vérité a été dite.
Elle est de savoir qui sortira vainqueur de cette guerre interne, et à quel prix pour l’État burundais.
