Défendre Uvira à tout prix : La stratégie risquée d’Évariste Ndayishimiye qui fragilise le Burundi
Alors que les combats s’intensifient dans l’Est congolais, le président burundais Évariste Ndayishimiye a massivement projeté ses troupes à Uvira pour soutenir Kinshasa contre le M23. Officiellement, il s’agit d’une coopération militaire bilatérale. En réalité, ce pari expose le Burundi à de graves vulnérabilités.
Une armée burundaise massivement mobilisée
Depuis plusieurs mois, les convois militaires se succèdent sur la route Bujumbura-Uvira. Selon des sources sécuritaires, plus de 24 bataillons burundais sont déjà déployés en RDC. Le 21 août, 700 hommes supplémentaires ont été envoyés en renfort, et près de 2 000 soldats seraient encore en attente de déploiement.
Pour un pays dont l’armée compte à peine 30 000 à 35 000 hommes, cet engagement équivaut à une projection de près de la moitié des effectifs nationaux.
« Nous avons reçu l’ordre de tenir Uvira coûte que coûte. C’est présenté comme une mission de défense régionale, mais la vérité, c’est que nous combattons pour une ville congolaise alors que nos propres frontières restent fragiles », confie sous anonymat un officier burundais actuellement basé dans la plaine de la Ruzizi.
Uvira, plus qu’un front : un enjeu économique
Pour Kinshasa, Uvira est un verrou stratégique : perdre cette ville reviendrait à ouvrir la voie du sud au M23. Mais pour Bujumbura, l’enjeu va bien au-delà du militaire.
« Depuis des années, le commerce officiel et parallèle entre Uvira et Bujumbura est vital. Contrôler les routes, les taxes informelles, les cargaisons qui transitent, c’est une manne pour certains réseaux liés au pouvoir », explique un chercheur congolais basé à Bukavu.
Un commerçant d’Uvira abonde : « Chaque fois que les Burundais sont là, la sécurité est relative. Mais ils ne viennent pas gratuitement : ils contrôlent les marchés, les postes de passage, et ça se sent jusque dans nos poches. »
La défense d’Uvira apparaît donc autant comme une mission militaire que comme une protection d’intérêts économiques cruciaux pour le régime de Ndayishimiye.
Un pari militaire aux conséquences dangereuses
La stratégie burundaise repose sur une défense avancée : contenir la menace en RDC avant qu’elle n’atteigne les frontières. Mais ce choix présente de graves risques.
- Au nord, la frontière avec le Rwanda reste explosive. Ndayishimiye a récemment multiplié les déclarations belliqueuses contre Kigali, allant jusqu’à évoquer une possible attaque. Mais comment soutenir une telle confrontation quand une part massive de l’armée est occupée dans le Sud-Kivu ?
- À l’ouest et au sud, la sécurité intérieure reste fragile, exposée aux infiltrations armées et aux tensions locales.
- À l’intérieur, la lassitude gagne les familles de militaires. « On nous dit que nos enfants défendent la patrie, mais ils meurent en RDC. Qu’est-ce que le Burundi gagne vraiment dans cette guerre ? » s’interroge, amère, la sœur d’un soldat tué près de Goma lors des derniers combats de libration de Goma par le M23
Une logistique insoutenable
Déployer des milliers d’hommes à l’étranger nécessite une logistique colossale : alimentation, munitions, soins, rotation des troupes. Or, l’armée burundaise n’a ni moyens aériens significatifs, ni structures modernes d’approvisionnement.
« Chaque semaine, il faut des camions entiers pour ravitailler nos hommes. Si les routes sont coupées, tout s’arrête. Et contrairement aux grandes armées, nous n’avons pas de réserve de matériel », reconnaît un cadre du ministère burundais de la Défense. Cette dépendance logistique pourrait rapidement tourner au cauchemar si le conflit s’enlise.
Des précédents historiques inquiétants
L’histoire est riche en exemples où la surexposition militaire a précipité la chute des régimes. Idi Amin en 1978, Saddam Hussein en 1990, ou encore Mobutu dans les années 1990.
« Chaque fois, on retrouve le même schéma : un dirigeant surestime ses capacités, s’aventure dans un conflit extérieur et finit par affaiblir sa propre base intérieure. Ndayishimiye prend exactement le même chemin », analyse un expert régional des questions de défense basé à Nairobi.
Entre ambitions régionales et fragilités internes
En s’érigeant en protecteur de Kinshasa, Ndayishimiye cherche à s’imposer comme acteur incontournable de la région des Grands Lacs. Mais ses ambitions dépassent largement les moyens réels de son pays.
« Le Burundi n’a pas l’économie du Rwanda, ni la puissance militaire de l’Ouganda. Mais son président veut boxer dans la même catégorie. À force de se projeter au-delà de ses capacités, il risque surtout de mettre son pays en danger », estime un diplomate africain en poste à Bujumbura.
L’opinion publique commence à douter
Normalement, les Burundais et surtout les médias locaux devraient vanter le courage et l’héroïsme des soldats envoyés en RDC. Cependant, le déploiement est traité comme un secret de polichinelle. On ne parle jamais des soldats morts, même des officiers. Les familles ne sont pas autorisées à faire leur deuil, et personne ne parle du déploiement, encore moins de la mort des soldats déployés en RDC. Les soldats morts ou capturés sont laissés à eux-mêmes et, dans certains cas, présentés comme des déserteurs ayant rejoint des groupes rebelles opposés au régime burundais, donc des renégats qui ne méritent pas d'être sauvés ou du moins qu'on parle d'eux. Sur le terrain, la lassitude grandit.
À Kamenge, quartier populaire de Bujumbura, un père de famille raconte : « Mon fils est parti à Uvira il y a trois mois. On ne nous dit rien. S’il lui arrive quelque chose, qui nous aidera ? Pendant ce temps, les prix montent et la vie devient plus dure. »
Dans les campagnes, le sentiment est similaire. « On nous dit qu’ils défendent la patrie. Mais la patrie, c’est ici, pas en RDC. »
Si les pertes militaires s’alourdissent, cette colère pourrait se transformer en véritable bombe politique.
Des mots plus forts que l’armée
Face au Rwanda, Ndayishimiye multiplie les déclarations musclées. Mais ces menaces apparaissent en décalage total avec la réalité militaire.
« Parler d’attaquer Kigali alors que la moitié de l’armée est en RDC, c’est une contradiction totale. La vérité, c’est que le Rwanda observe et attend son heure. Si jamais un conflit direct éclate, le Burundi se retrouvera rapidement dépassé », prévient un analyste militaire basé à Kampala.
La rhétorique guerrière risque donc de sonner creux — voire de précipiter un affrontement que le Burundi ne pourrait soutenir.
Conclusion : un pari aux allures de piège
En misant massivement sur Uvira, Évariste Ndayishimiye croit renforcer son rôle régional et protéger un allié stratégique. Mais derrière cette posture, le Burundi s’expose à une série de dangers :
- une armée affaiblie par la surexposition,
- une opinion publique fragilisée par les pertes,
- et un pays vulnérable face à ses adversaires régionaux.
En voulant défendre Uvira, Ndayishimiye prend le risque de laisser Bujumbura sans défense. L’histoire retiendra peut-être ce choix comme l’un des plus grands mauvais calculs stratégiques de son mandat.