Qui gagnera entre les deux? : Pourquoi Ndayishimiye n'a pas pu déboulonner son chef d'état-major
Selon les informations rapportées, le chef de l'État aurait voulu remplacer le Général Niyongabo et fait convoquer en urgence le Parlement pour valider son successeur. Plusieurs élus ont « brillé par leur absence », et la réunion a été annulée « sur instructions venues d'en haut » — sans doute sur les ordres du président lui-même, pour limiter l'humiliation. Pour les connaisseurs des dynamiques internes au CNDD-FDD, il faut résister à la tentation de lire cet épisode comme une rupture soudaine. La compétition pour le pouvoir est consubstantielle au parti.
« Inkuba zibiri ntisangira ijuru », dit-on en kirundi — deux foudres ne se partagent pas le même ciel : deux puissances également ambitieuses ne sauraient coexister longtemps dans le même espace. Depuis l'arrivée au pouvoir du CNDD-FDD, les luttes d'influence n'ont jamais cessé de faire des victimes. Le cas fondateur reste celui de Hussein Radjabu, secrétaire général tout-puissant du parti, entré en collision avec le feu président Pierre Nkurunziza dès les premières années du régime et écarté en 2007 avant d'être emprisonné. La mécanique s'est répétée, presque à l'identique, à chaque génération de dignitaires. En 2015, la crise du troisième mandat a fracturé jusqu'au sommet de l'appareil sécuritaire : le général Godefroid Niyombare, ancien chef d'état-major et ancien patron du renseignement passé à la dissidence, a mené un putsch avorté contre Nkurunziza, tandis qu'Adolphe Nshimirimana — l'homme le plus redouté du régime, ex-patron du Service national de renseignement et bras droit du président — était fauché la même année dans une embuscade. Preuve que le système peut emporter jusqu'à ceux qui l'ont façonné.
L'ère Ndayishimiye n'a pas dérogé à la règle, elle l'a aiguisée. Le cas le plus spectaculaire est celui d'Alain-Guillaume Bunyoni, « Mutama II », longtemps numéro deux du pouvoir et chef de file des durs parmi les généraux de l'ombre. Nommé Premier ministre en juin 2020, démis dès septembre 2022 quelques jours après que le chef de l'État eut dénoncé des « velléités de coup d'État », arrêté en avril 2023, il a été condamné en décembre 2023 à la réclusion à perpétuité pour complot contre le président, ses biens — la justice évoquait 153 villas et des dizaines de véhicules — étant confisqués. Libéré provisoirement pour raisons médicales en mars 2026, il incarne à lui seul l'avertissement adressé à quiconque accumule trop de pouvoir : à Gitega, le faiseur de rois finit faiseur de sa propre chute.
C'est dans ce théâtre, et à la veille d'une présidentielle prévue l'an prochain, qu'une scène presque banale dans sa brutalité institutionnelle vient de se jouer à Bujumbura. Un dimanche soir — le 14 juin 2026 —, des parlementaires sont convoqués en catastrophe par SMS, sommés de se présenter en costume et en mvutano pour, selon des sources, entériner un changement à la tête de l'armée. Et puis rien. Pas de quorum, pas de session, une salle vide et un fauteuil présidentiel que les réseaux sociaux ont aussitôt érigé en symbole. La tentative d'écarter le général Prime Niyongabo, chef d'état-major général de la Force de défense nationale du Burundi, a avorté avant même d'avoir été soumise au vote. Derrière l'anecdote procédurale se joue quelque chose de plus lourd : la démonstration, en direct, qu'un président doté sur le papier de pouvoirs quasi illimités ne contrôle plus l'instrument qui fait et défait les régimes à Gitega — l'armée et les généraux qui la tiennent.
Selon les informations rapportées, le chef de l'État aurait voulu remplacer le Général Niyongabo et fait convoquer en urgence le Parlement pour valider son successeur. Plusieurs élus ont « brillé par leur absence », et la réunion a été annulée « sur instructions venues d'en haut » — sans doute sur les ordres du président lui-même, pour limiter l'humiliation.
Une précision constitutionnelle s'impose ici, car elle change la lecture de l'épisode. Aux termes de la Constitution de 2018, les nominations des chefs des corps de défense et de sécurité décidées par le président ne deviennent effectives qu'après approbation du Sénat — et non de l'Assemblée nationale. Or le Sénat est aujourd'hui présidé par Gervais Ndirakobuca, alias Ndakugarika, ancien Premier ministre et ancien ministre de l'Intérieur, écarté des cercles décisionnels et reversé au perchoir de la chambre haute en août 2025. Autrement dit, le verrou qui a sauté n'est pas tenu par un second couteau : Ndakugarika est l'un des hommes forts du système, lui-même pur produit de l'appareil sécuritaire, qui se trouvait en position d'arbitre dans cette affaire de nomination d'un nouveau chef d'Etat Major. Que la séance n'ait pu se tenir en dit long sur l'état réel des relations entre cet ancien Premier ministre et le président Évariste Ndayishimiye.
Le contexte immédiat et les jeux sales entre les puissants ajoute une charge émotionnelle considérable. L'affaire éclate alors que le président et son chef d'état-major se seraient opposés, ces derniers jours, sur le sort des corps de dizaines de militaires burundais tombés à l'est de la République démocratique du Congo. Là où le chef de l'État aurait voulu des inhumations discrètes en territoire congolais comme d'habitude, Niyongabo aurait imposé le rapatriement des dépouilles — ramenées par le lac, entreposées au camp dit « chinois » au sud de Bujumbura, puis convoyées sous bâches le long d'une route où la population de Ruziba et de Gakungwe a deviné le carnage. Le geste est tout sauf logistique : c'est un acte politique. Rendre la mort visible, c'est obliger le président à répondre du sang versé dans une guerre qu'il préfère mener dans l'ombre.
Pas un accident et surtout pas une rupture soudaine
Pour les connaisseurs des dynamiques internes au CNDD-FDD, il faut résister à la tentation de lire cet épisode comme une rupture soudaine. La compétition pour le pouvoir est consubstantielle au parti, et le Général Niyongabo en connaît mieux que quiconque la mécanique. « Dur » du régime crédité d'avoir contribué à l'écrasement du putsch de mai 2015, il a survécu la même année à une embuscade meurtrière à Bujumbura, alors qu'il se rendait à son travail et que quatre de ses gardes du corps étaient tués. Certains parleront d'une mise en scène dégoutante. Il sait précisément comment on liquide un général — et quelles parades permettent de ne pas en être la victime.
Ce qui distingue le moment présent, c'est sa coïncidence avec un agenda lourd. Le premier septennat de Ndayishimiye s'achève ; le CNDD-FDD l'a désigné - ou il a forcé le parti à le designer dit-on- fin avril 2026, comme son candidat à la présidentielle de 2027. Mais derrière la façade d'unité, la lutte d'influence avec le secrétaire général du parti-État, Révérien Ndikuriyo — un temps présenté comme l'alternative —, n'a jamais été tranchée, seulement contenue. Ndikuriyo a été reconduit en janvier pour un second mandat à la tête du parti, premier secrétaire général à enchaîner deux mandats consécutifs, signe qu'il dispose d'un socle propre que le palais ne peut ignorer. Et l'an dernier, le président n'avait pas davantage réussi à imposer son choix à la tête de l'Assemblée nationale : Gélase Ndabirabe y a été reconduit malgré les préférences présidentielles. L'échec sur le limogeage du général Niyongabo s'inscrit donc dans une série. Ce n'est pas un accident ; c'est un schéma que le président ne métrise pas et dans lequel il ne contrôle pas les deux pieces maitresses: les chefs de deux chambre du parlement.
Le paradoxe du présidentialisme fort
Cet échec expose le paradoxe d'une présidence hyperpuissante. La Constitution de 2018, en défaisant l'architecture consociative d'Arusha, a concentré l'essentiel des pouvoirs exécutifs entre les mains du chef de l'État, permettant à Ndayishimiye de bâtir une forteresse à la présidence. La logique en était limpide : tenir d'une même main l'argent et la gâchette — l'économie d'un côté, et de l'autre le renseignement, dont la direction est logée au sein même de la présidence, ce qui en fait moins une administration qu'un prolongement du pouvoir. Contrôler l'argent et la gâchette sans témoin : sans doute une préparation à la guéguerre qu'il voyait venir.
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Mais un président qui ne peut pas changer librement le chef de son armée n'exerce qu'une souveraineté de papier. Le pouvoir réel, au Burundi depuis la première république, ne réside pas dans les articles de la loi fondamentale ; il réside dans la capacité à mobiliser les corps armés et le réseau de généraux qui en contrôlent les flux — humains et financiers. L'épisode révèle l'écart béant entre l'autorité constitutionnelle et l'autorité effective. Ce déséquilibre est ancien et structurel : sous tous les régimes, le ministère de la Défense n'a jamais été qu'une courroie d'exécution. La nomination, en 2025, d'une femme — Chantal Nijimbere — à ce portefeuille a d'ailleurs été lue comme un symbole plus que comme un transfert de pouvoir : le ministre exécute, le général décide. Niyongabo, en poste depuis plus d'une décennie, concentre l'essentiel du pouvoir militaire et pèse, selon plusieurs sources, sur toutes les décisions sécuritaires majeures, y compris les opérations controversées en RDC dont il tente désormais de se distancer, très probablement pour créer une distance entre le président et son armée.
Sans doute Ndayishimiye se serait-il volontiers hissé lui-même au rang de ministre de la Défense et de chef d'état-major, si la Constitution taillée sur mesure de 2018 le lui avait permis. Il n'aurait pas été le premier président burundais à cumuler le sommet de l'État et celui de l'armée : Michel Micombero fut ministre de la Défense de 1963 à 1976, tout au long de sa présidence ; Jean-Baptiste Bagaza conserva le même portefeuille pour une grande partie de sa presidence; Pierre Buyoya le détint, lui aussi, au lendemain de son coup d'État de 1987. Trois officiers devenus présidents pour qui tenir l'armée était gouverner. Le paradoxe de Ndayishimiye, président civil d'un régime né des armes, est de devoir négocier ce que ses prédécesseurs commandaient. Nkurunziza était limité par la constitution issue des accords d'Arusha et ne pouvait prétendre diriger directement l'armée.
Rivalité de palais ou révolte corporatiste ?
Au-delà des lectures institutionnelles, il est difficile de ne pas voir d'abord une rivalité de palais somme toute classique, où un autocrate tente une purge préventive et se heurte à la solidarité d'un corps qui refuse de voir tomber l'un des siens. Dans cette hypothèse, il n'y a pas de stratégie concertée de limitation du pouvoir présidentiel, seulement le réflexe corporatiste de généraux qui protègent leur propre survie en protégeant celle d'un pair — un pair qui a, précisément, accumulé assez de pouvoir pour tenir tête au président.
Car le Généal Niyongabo n'est pas qu'un soldat. Il appartient à cette génération d'officiers richissimes dont la fortune s'est bâtie à l'abri des fonctions qu'ils occupent, en dépit des lois burundaises qui l'interdisent formellement. On lui prête une emprise sur le secteur pharmaceutique et de lourds investissements dans les cliniques privées. Or la santé est précisément le terrain que la première dame, Angeline Ndayishimiye, cherche à occuper, à travers la Fondation Bonne Action Umugiraneza et ses structures — polyclinique de Kibimba, centres de Ngozi et de Gitega, partenariats hospitaliers à l'étranger. L'éviction du général ne serait alors pas qu'un calcul sécuritaire : ce serait une opération de déblaiement économique au profit du couple présidentiel, dans un secteur que celui-ci entend dominer.
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Un autre aspect financier, plus explosif encore, plane sur l'affaire : la rente congolaise. Le Burundi a déployé à l'est de la RDC un contingent évalué plus de 10 000 hommes encore présents sur le terrain — sur un total cumulé bien supérieur depuis 2022. Cet engagement, assumé au plus haut niveau par Ndayishimiye lui-même, a un coût humain considérable et largement caché. C'est ce coût qui commence à inquiéter les généraux, qui redoutent la révolte d'une troupe qui se meurt en sol congolais sans vision claire des intérêts qu'elle défend.
Reste la question de l'argent. Les termes de l'accord bilatéral entre Kinshasa et Gitega — ou, plus précisément, entre Neva et Fatshi Béton — demeurent secrets, et les montants d'une éventuelle rémunération directe du contingent burundais ne sont pas documentés de source ouverte fiable. Ils relèvent, pour l'heure, des révélations sous le manteau. La rumeur évoque plusieurs milliers de dollars de dollars par soldat et par mois. Mais qui en capterait le produit ? Ce que l'on sait, en revanche, dessine déjà un tableau dérangeant. Les soldats congolais du front ont vu leur solde portée à environ 500 dollars par mois en 2025. Les soldats burundais, eux, disent n'avoir touché ni le « matricule congolais » ni la solde en dollars promis, parfois huit mois après leur déploiement. Et les familles des morts en RDC ne reçoivent aucune indemnisation, là où celles des Casques bleus tombés en Somalie percevaient un dédommagement clairement défini. Que la vérité comptable se situe à à 5 000 dollars par homme et par mois ou à un tout autre niveau, le principe reste le même : un déploiement massif, opaque et mortel, dont les dividendes financiers échappent à ceux qui versent le sang. C'est le terreau classique des fractures prétoriennes. Entre la jalousie de généraux qui voient le le président et ses amis s'enrichir sur le dos des hommes qu'ils commandent, et la peur d'une troupe au bord de la révolte, les ressorts de l'affrontement entre Ndayishimiye et les chefs de cette armée dont il est pourtant le commandant suprême ne laissent guère de place au doute.
En somme, l'épisode Niyongabo n'est probablement pas un dénouement, mais une étape. Trois indicateurs méritent l'attention dans les semaines qui viennent. D'abord, la réaction du clan du chef d'état-major : un général qui a su rendre publique la mort de ses hommes ne se contentera pas d'une victoire défensive ; il peut être tenté de hausser le ton et d'étaler les égarements d'un président qui veut le rester pourquoi pas monter un coup contre un président qui tète la vache sans jamais la nourrir. Ensuite, la posture de Ndirakobuca et du Sénat : selon que la chambre haute se range derrière le palais, cultive son autonomie ou se rallie au tandem Ndikuriyo–Niyongabo, on saura si l'on assiste à un blocage conjoncturel ou à l'émergence d'un contre-pouvoir interne. Enfin, la séquence présidentielle de 2027 : chaque bras de fer entre Ndayishimiye et les pôles concurrents — Ndikuriyo au parti, les généraux dans l'armée, le couple présidentiel dans l'économie — sera désormais lu à l'aune de cette échéance.
Dans un système où renverser se dit kugarika, et où le président du Sénat lui-même se fait appeler Ndakugarika , l'avertissement n'a rien d'anodin. La seule véritable question est de savoir qui sera la prochaine victime.
