Du Darfour à Ruyigi : La leçon des Janjawids et les questions soulevées par l'entraînement de la FRAD à Kigarika

La logique est simple: si un régime cesse de faire confiance à l'armée réguliere, il lui faut un autre instrument pour mater, imposer la terreur et asseoir sa dictature. Et pour le cas du Burundi, toute manœuvre consistant à constituer discrètement (ou par tricheries) une force armée, mono-ethnique et inféodée au parti en dehors de l'équilibre d'Arusha n'est pas un simple aménagement de l'appareil sécuritaire, c'est un démantèlement potentiel du socle du règlement de paix. D'où la vigilance des observateurs à l'égard de la FRAD.

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on
1.6.2026
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Politique

Un régime qui ne fait plus pleinement confiance à sa propre armée encore équilibrée par construction ( de l'Accord de Paix d'Arusha de 2000) a besoin d'un autre instrument pour faire asseoir sa dictature. Les Imbonerakure avaient déjà été façonnés pour ce rôle. Cependant, le régime du CNDD-FDD s'est heurté à un petit problème: Pendant des années, les organes des Nations unies et les organisations de défense des droits humains ont documenté l'action de cette ligue des jeunes comme une milice de fait : patrouilles nocturnes, intimidations, enlèvements, exécutions exrra-judiciaires des opposants politiques en toute impunité, et souvent en dehors de toute chaîne de commandement formelle. Le problème, du point de vue du régime, c'est qu'armer et entraîner une milice de parti était devenu juridiquement et diplomatiquement gênant.

Pour résoudre ce casse-tête, les idéologues et stratèges du régime ont imaginé une solution aussi ingénieuse qu’opportune. En 2022, l’Assemblée nationale, largement dominée par le CNDD-FDD, a adopté une loi créant la Force de Réserve et d’Appui au Développement (FRAD), un groupe paramilitaire officiellement chargé de défendre l’intégrité territoriale du Burundi, de soutenir les efforts de développement et de promouvoir le patriotisme au sein de la population.

La concrétisation de de cette solution se passe sur plus de 100 hectares à Kigarika, dans la commune de Ruyigi, à l'est du Burundi, à moins d'un kilomètre du camp du 24e bataillon. Dans un centre semencier, construit sous le régime de Jean-Baptiste Bagaza, plusieurs centaines de jeunes hommes suivent une formation paramilitaire. Ces recrues ne sont pas des conscrits ordinaires. Ce sont des Imbonerakure : membres de la ligue des jeunes du CNDD-FDD au pouvoir, triés sur le volet à travers le pays et, de l'avis général, massivement hutus et profondément inféodés au parti. La formation se déroule sous la bannière de la FRAD, la Force de Réserve et d'Appui au Développement.

Le choix du terrain ne manque pas d'ironie. Le site avait été aménagé dans les années 1980, sous le président militaire tutsi Jean-Baptiste Bagaza, comme centre semencier destiné à renforcer la production nationale des produits comme le maïs, légumes, fruits. Aujourd'hui, alors que la faim est une réalité quotidienne pour une large part de la population, ses hangars et ses maisons auraient été convertis en dortoirs : la banque de semences est devenue, de fait, une pépinière de civils militarisés.

Ces recrues ont été sélectionnées parmi quelque 900 militants du parti rassemblés fin février dans la région frontalière de Cibitoke, au nord-ouest du pays, après leur retour de la République démocratique du Congo, où forces burundaises et auxiliaires Imbonerakure sont déployés depuis plusieurs années. Avant leur transfert à Ruyigi, le secrétaire général du CNDD-FDD, Révérien Ndikuriyo, leur a rendu visite et a remis à chacun 200 000 francs burundais. La coordination nationale de la FRAD est attribuée au général-major Ignace Sibomana, ancien chef rebelle du CNDD-FDD, aperçu aussi bien sur le site de Ruyigi qu'à Uvira, dans l'est de la RDC.

D'autres formations du même type seraient en préparation ailleurs dans le pays. La question n'est donc plus de savoir si l'on construit quelque chose d'inhabituel, mais quoi et dans quel but.

Pour comprendre pourquoi quelques centaines de jeunes manœuvrant sur une ferme semencière déclenchent autant d'alarmes, il faut comprendre ce qu'est l'armée burundaise.

L'Accord d'Arusha pour la paix et la réconciliation, signé en août 2000, a mis fin à une guerre civile qui avait fait quelque 300 000 morts, en grande partie sur des lignes hutu-tutsi, après l'assassinat en 1993 du premier président hutu démocratiquement élu, Melchior Ndadaye. L'innovation centrale d'Arusha tient dans une formule de partage du pouvoir parfois résumée par « la démocratie pour la majorité, la sécurité pour la minorité ». Dans la plupart des institutions, les Hutus (environ 85 % de la population) reçoivent 60 % et les Tutsis (environ 14 %) 40 %. Mais dans les forces de sécurité, armée et police, l'accord impose une stricte parité 50/50, inscrite au Protocole III.

Cette armée 50/50 n'était pas une formalité. C'était le mur porteur de la paix. Après trois décennies de pouvoir militaire mono-ethnique, à dominante tutsie, une armée nationale ethniquement équilibrée devait être l'unique institution qu'aucune des deux communautés ne pourrait capturer pour la retourner contre l'autre. Pendant des années, les analystes y ont vu la plus grande réussite d'Arusha.

Cependant, depuis 2015, la donne a profondément changé. Une armée mixte est progressivement apparue comme un obstacle pour le régime qui, selon de nombreux observateurs, s’est alors attelé à la réalisation d’une ambition de longue date : démanteler les acquis des Accords d’Arusha et constituer une force de défense entièrement loyale, contrôlable et digne de sa confiance.

Pour le CNDD-FDD, abandonner ouvertement le principe de parité 50/50 inscrit dans les Accords d’Arusha demeure toutefois une question politiquement et diplomatiquement sensible, tant sur le plan national qu’international. La création de la FRAD apparaît ainsi comme une solution de contournement : un mécanisme permettant d’éroder progressivement les contraintes imposées par l’architecture sécuritaire d’Arusha, sans avoir à remettre formellement en cause ses dispositions les plus emblématiques.

La logique est simple: si un régime cesse de faire confiance à cette armée équilibrée, il lui faut un autre instrument. Et toute manœuvre consistant à constituer discrètement (ou par tricheries) une force armée, mono-ethnique et inféodée au parti en dehors de cet équilibre n'est pas un simple aménagement de l'appareil sécuritaire, c'est un démantèlement potentiel du socle du règlement de paix. D'où la vigilance des observateurs à l'égard de la FRAD.

L'érosion n'a pas commencé à Kigarika. Elle a commencé en 2015, lorsque la décision du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat a déclenché des manifestations massives, un coup d'État manqué et l'exil de quelque 400 000 Burundais. La crise a fracturé l'armée le long de la ligne de faille même qu'Arusha avait tenté de souder. Dans la foulée, le régime a purgé et, selon des sources crédibles, tué des opposants réels ou supposés en son sein: d'abord les officiers de l'ex-armée et les officiers tutsis, puis même d'anciens rebelles hutus soupçonnés de déloyauté.

La FRAD : faire entrer la milice dans la loi

Le problème, du point de vue du pouvoir, restait entier : armer et entraîner une milice de parti était juridiquement et diplomatiquement gênant. La FRAD a résolu ce problème. Créée par la loi sur la Force de défense nationale promulguée en juin 2022 et présentée par le ministre de la Défense de l'époque, Alain Tribert Mutabazi, la « Force de Réserve et d'Appui au Développement » intègre des volontaires civils et des militaires retraités dans une nouvelle composante de réserve rattachée au ministère de la Défense. Sur le papier, sa mission est anodine, voire bureaucratiquement terne : formation paramilitaire au nom de l'« encadrement patriotique », appui aux forces régulières dans la « sauvegarde de l'intégrité du territoire » et projets de développement.

Les analystes indépendants en font une lecture moins charitable. L'initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) soutient que la FRAD est essentiellement un dispositif juridique destiné à lever les obstacles à l'armement et à l'entraînement des Imbonerakure. Une manière, selon une journaliste burundaise, de rendre officiel l'entraînement paramilitaire de la ligue des jeunes, de sorte que plus personne n'ait quoi que ce soit à dénoncer. Certains observateurs, d'emblée, évoquent la crainte de crimes de masse aux dimensions génocidaires; une crainte qui, au Burundi, n'est jamais purement rhétorique : le pays a connu des épisodes de massacres ethniques à grande échelle en 1972 et en 1993.

La FRAD est donc le mécanisme de légalisation. Et Kigarika est ce à quoi ressemble ce mécanisme une fois enclenché. C'est le maillon qui transforme une milice « gênante » en force réglementaire, dotée d'un commandement, d'un entraînement et d'un budget.

Le miroir soudanais : des Janjawids à la RSF

Si ce schéma effraie ceux qui étudient les Grands Lacs et la Corne de l'Afrique, c'est qu'il existe un précédent récent et catastrophique de cette trajectoire exacte, et qu'il se déroule en temps réel au Soudan.

Au début des années 2000, Khartoum fait face à une insurrection au Darfour. Plutôt que de s'appuyer uniquement sur une armée régulière qu'il ne veut pas exposer ou en qui il n'a pas pleinement confiance, le régime d'Omar el-Béchir arme et lâche des milices arabes tribales, les Janjawids, pour accomplir le sale travail de la contre-insurrection. Déniables, à base ethnique, loyales à leurs parrains plutôt qu'à une institution, elles commettent des atrocités que le monde finira par qualifier de génocide.

Le geste décisif a été l'institutionnalisation. En 2013, Béchir reconstitue les Janjawids en Forces de Soutien Rapide (RSF) — un corps paramilitaire légalement reconnu, d'abord placé sous les services de renseignement, devenu ensuite une force à part entière sous Mohamed Hamdan Daglo (« Hemedti »). Munie d'une couverture légale, la RSF accumule hommes, armes, revenus de l'or et parrains étrangers, jusqu'à devenir un État dans l'État.

Puis la logique s'est retournée contre ses créateurs. La RSF a contribué à renverser Béchir en 2019, et la question non réglée de comment et quand la réintégrer dans l'armée régulière est devenue le détonateur de la catastrophe. Le 15 avril 2023, les Forces armées soudanaises, FAS (ou SAF en Anglais) du général Abdel Fattah al-Burhane et la RSF de Hemedti sont entrées en guerre. Aujourd'hui, ce conflit en est à sa quatrième année, sans issue en vue : des dizaines de milliers de morts, l'une des plus grandes crises de déplacement au monde. L'armée réguliere ayant repris Khartoum en 2025, la RSF retranchée à travers le Darfour où une mission de l'ONU a relevé les « marqueurs d'un génocide » les deux forces resetent enlisées dans une impasse au Kordofan. Résultat: Un pays déchiré en deux par une force parallèle que son propre gouvernement avait bâtie.

Le centre semencier de Kigarika avait été conçu pour nourrir un pays. Ce qu'on y fait pousser désormais est une question qui porte tout le poids du règlement d'après-guerre du Burundi. Le Soudan est l'avertissement de ce qui est en jeu si la réponse se révèle être celle que redoutent les observateurs.

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