CNDD-FDD : une féroce guerre de succession, l’unité en trompe-l’œil et la bataille des titans déjà engagée

À deux ans de 2027, le décor est planté. La campagne a commencé, mais elle ne se joue ni dans les urnes ni dans les meetings. Elle se joue dans les coulisses du CNDD-FDD, entre deux titans et leurs clans, dans une lutte où il n’y aura ni arbitre ni pardon. Comme souvent dans l’histoire du CNDD-FDD, le perdant ne se contentera pas de s’effacer. Exil, prison ou disparition politique : la corrida est lancée, en direct, au sommet de l’État.

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8.1.2026
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Politique

La façade est intacte. Les slogans aussi. Mais derrière la victoire électorale proclamée à la manière d’un plébiscite, la maison CNDD-FDD craque de partout. À deux ans de 2027, le parti au pouvoir est déjà en campagne, non contre une opposition exsangue et muselée, mais contre ses propres démons. Dans la galaxie des généraux DD, la guerre de succession est ouverte : deux poids lourds du système se toisent, se neutralisent et se menacent en chiens de faïence, Évariste Ndayishimiye et Révérien Ndikuriyo.

Officiellement, tout va bien. Les élections législatives et communales du 5 juin 2025 ont livré un verdict soviétique : le CNDD-FDD rafle presque tout, jusqu’à faire disparaître l’opposition des institutions. Mais cette domination sans partage, saluée par les médias d’État, ressemble de plus en plus à un décor en carton-pâte. Human Rights Watch, Jurist et d’autres observateurs parlent d’élections sous intimidation, sans concurrence réelle. À Butanyerera comme ailleurs, même les scrutins indirects tournent à la démonstration de force. Moins un plébiscite qu’un verrouillage méthodique du jeu politique.

Et quand l’ennemi extérieur est neutralisé, la guerre change de terrain.

Car au sommet, le pouvoir est tout sauf monolithique. Le CNDD-FDD, ancien mouvement rebelle devenu parti hégémonique par élimination plus que par adhésion, peine à se transformer en un véritable parti présidentiel, structuré, discipliné et soumis à une chaîne de commandement claire. La perspective de 2027 agit comme un révélateur brutal de fractures longtemps contenues. Révérien Ndikuriyo, secrétaire général du parti, n’a jamais réellement digéré l’accession d’Évariste Ndayishimiye au sommet de l’État, perçue par une partie de l’appareil comme un compromis transitoire plutôt qu’un leadership durable. Longtemps, son mécontentement s’est exprimé à mots couverts, dans des sorties ambiguës et des manœuvres internes feutrées ; mais ces derniers mois, le vernis a craqué. Ndikuriyo ne dissimule plus son mépris pour le général « Neva », installé à la tête de l’État depuis bientôt six ans, et qu’il considère comme un président trop autonome, voire indocile.

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De son côté, Évariste Ndayishimiye gouverne de plus en plus comme s’il cherchait à s’affranchir de la tutelle du parti, multipliant les décisions unilatérales, les nominations sans concertation et les signaux adressés à l’extérieur, au risque de froisser le directoire du CNDD-FDD. Ce tête-à-tête conflictuel s’est mué en un bras de fer assumé, qui ne se dissimule plus derrière les incantations d’une unité de façade. La question n’est donc plus de savoir s’il y aura un affrontement, mais jusqu’où il ira — et lequel des deux camps imposera sa loi. Le verdict, lui, appartient désormais au temps… et aux rapports de force.

Le bras de fer s’est cristallisé autour de la bataille du perchoir. Tenez: au début de la législature 2025-2030, Ndikuriyo a sorti l’artillerie lourde pour imposer Daniel Gélase Ndabirabe à la tête de l’Assemblée nationale, contre la volonté à peine voilée de Ndayishimiye, qui lui préférait Léonidas Ndaruzaniye. Le retour en force de Ndabirabe à Kigobe, malgré un Parlement monocolore, a donné lieu à des débats internes d’une rare violence symbolique. Même le règlement d’ordre intérieur est devenu un champ de bataille entre clans rivaux.

Puis est venu le gouvernement d’août 2025. En formant son cabinet sans réelle concertation avec les instances du parti, Ndayishimiye a franchi une ligne rouge. Des cadres du CNDD-FDD ont appris leur mise à l’écart par les médias. Réaction immédiate : rappel à l’ordre à Muyinga, convocation de ministres, et message clair du parti à l’État — ici, c’est le CNDD-FDD qui commande.

C’est dans ce climat délétère qu’a éclaté l’affaire FOMI. Le ministre des Finances, Alain Ndikumana, a jeté un pavé dans la mare en exposant devant les deux chambres des irrégularités financières massives liées au contrat entre l’État burundais et l’usine d’engrais d’Adrien Ntigacika, alias Ziranotse. Plusieurs milliards de francs burundais envolés, un Parlement médusé, et une opinion publique électrisée.

Mais au lieu de voir tomber des têtes, le spectacle a viré à la farce tragique. Un cadre de FOMI s’est permis de traiter le ministre de « bleu ». Et surtout, Révérien Ndikuriyo est monté au créneau pour condamner non pas FOMI, mais le gouvernement — et par ricochet, le chef de l’État. Le coupable était tout trouvé : Évariste Ndayishimiye. Pour les uns, Ndikumana incarne une timide velléité de réforme ; pour les autres, il n’est qu’un pion dans un règlement de comptes au sommet.

En arrière-plan, les ombres continuent de planer. Celle d’Alain Guillaume Bunyoni, ancien Premier ministre, n’a jamais vraiment quitté la scène. Rumeurs de fuite, procédures judiciaires, repositionnements discrets : les alliances sont fragiles, réversibles, et la méfiance est devenue la règle.

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Pendant ce temps, la société encaisse. Mobilisations forcées, contributions imposées, politisation de l’école, climat de peur documenté par SOS Médias Burundi. La jeunesse, pourtant vantée comme le socle indéfectible du parti, vote de plus en plus avec ses pieds. Fuite vers les pays voisins, l’Asie, n’importe où sauf ici. Le discours sur la stabilité ne nourrit plus personne.

Sur le front extérieur, les sorties intempestives du ministre des Affaires étrangères, Édouard Bizimana, notamment contre le Qatar ou le Rwanda, donnent l’impression d’une diplomatie instrumentalisée pour la consommation interne. Le président a dû lui-même désavouer son ministre publiquement, ajoutant un malaise de plus à une scène déjà surchargée.

À deux ans de 2027, le décor est planté. La campagne a commencé, mais elle ne se joue ni dans les urnes ni dans les meetings. Elle se joue dans les coulisses du CNDD-FDD, entre deux titans et leurs clans, dans une lutte où il n’y aura ni arbitre ni pardon. Comme souvent dans l’histoire de ce parti, le perdant ne se contentera pas de s’effacer. Exil, prison ou disparition politique : la corrida est lancée, en direct, au sommet de l’État.

L’unité affichée n’est qu’une illusion. Et derrière les chants de victoire, le CNDD-FDD livre déjà sa plus dangereuse bataille : celle contre lui-même.

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Germain Bazukuri*

Journaliste et analyste politique, il a travaillé dans divers secteurs au Burundi et suivi de près l’évolution de la vie politique nationale. Cette expérience lui confère une fine connaissance des dynamiques du pouvoir et des enjeux politiques du pays.