La tragédie des otages d'une politique irresponsable : Quand l’humanitaire sert de paravent au business politique au Burundi

Le Burundi est aujourd’hui à la croisée des chemins. En choisissant de faire des réfugiés congolais une marchandise politique, Gitega joue avec le feu. L’épidémie de choléra qui décime les camps est le symptôme d’un échec plus profond : celui d’une diplomatie de la survie qui privilégie les intérêts financiers d’une élite au pouvoir sur la vie humaine.

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3.1.2026
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Politique

Depuis la chute d’Uvira le 10 décembre 2025, plus de 76 000 Congolais s’entassent dans des camps de fortune au Burundi. Mais derrière les appels à la solidarité internationale lancés par Gitega se dessine une réalité bien plus sombre : celle d’une population prise au piège d’une frontière fermée, utilisée comme monnaie d’échange financière et diplomatique par un régime burundais aux abois, après les déboires de son armée sur le front congolais.

La scène se répète au poste-frontière de Gatumba, mais avec une variante cruelle. D’ordinaire, ce point de passage est le poumon économique entre Bujumbura et l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Aujourd’hui, il est un cul-de-sac. Alors que la ville d’Uvira est passée sous le contrôle de l’AFC/M23 il y a deux semaines, provoquant un exode massif, le gouvernement burundais a verrouillé ses frontières terrestres. Résultat : 76 000 réfugiés sont « accueillis », mais en réalité séquestrés sur le sol burundais, interdits de mouvement vers leur pays d’origine, même là où les armes se sont tues.

L’alibi humanitaire : 33 millions de dollars pour un naufrage annoncé

Mercredi dernier, le décor était planté avec une précision chirurgicale. Dans une salle feutrée, le ministre de l’Intérieur, Léonidas Ndaruzaniye, flanqué de ses collègues des Relations extérieures, a exposé le « fardeau » burundais devant un corps diplomatique inquiet. L’annonce est tombée : un site de 100 hectares à Busuma, dans la province de Buhumuza, est prêt à recevoir les réfugiés.

Mais le prix de cette « générosité » est élevé. Violet Kenyana Kakyomya, représentante de l’ONU, a chiffré les besoins à 33 millions de dollars pour seulement quatre mois. Pour les observateurs critiques, ce chiffre n’est pas qu’une estimation de coûts logistiques ; c’est un « business plan ».

« Le gouvernement burundais transforme la misère humaine en fonds de commerce », s’insurge un activiste local sous couvert d’anonymat. « On demande des millions alors que les réfugiés qui veulent rentrer chez eux, dans les zones désormais calmes sous contrôle rebelle, se voient opposer une fin de non-recevoir. Ils sont devenus des otages financiers », renchérit-il.

Pendant que les diplomates délibèrent, la réalité sur le terrain est celle d’une hécatombe sanitaire. À Gatumba comme à Busuma, le choléra fait rage. Les rapports font état de dizaines de morts en quelques jours. L’incapacité flagrante des autorités à gérer l’assainissement de base, malgré les infrastructures promises, trahit une gestion où l’urgence de l’appel de fonds semble primer sur l’urgence des soins.

La frontière de la peur : pourquoi Gitega refuse le retour des réfugiés ?

C’est le paradoxe de cette crise : alors que de nombreux réfugiés expriment le souhait de regagner la plaine de la Ruzizi, comme ils appellent chez eux Uvira, arguant que la situation sécuritaire s’y est stabilisée sous la nouvelle administration de fait, le Burundi maintient ses frontières fermées.

Cette fermeture n’est pas seulement sécuritaire, elle est politique. En gardant ces milliers de personnes sur son territoire, le régime d’Evariste Ndayishimiye s’assure une rente humanitaire escomptée et un flux constant de devises via les agences internationales. Il mise aussi sur un bouclier diplomatique en se présentant comme le dernier rempart humanitaire de la région.

Comme un fusil qui change d’épaule, Ndayishimiye croit aussi, mais aveuglément, exercer une pression sur le M23 en empêchant le retour à la normale dans les zones conquises par la rébellion. Gitega tente ainsi de délégitimer la stabilité revendiquée par ses adversaires.

C’est un secret de polichinelle : les réfugiés sont les captifs d’une guerre qui les dépasse. Pour un commerçant d’Uvira bloqué à Rumonge, le constat est amer : « On nous dit que c’est pour notre sécurité, mais nous voyons que les marchés fonctionnent de l’autre côté. Ici, nous mourons de faim et de maladie. Pourquoi nous empêche-t-on de rentrer ? »

Le revers militaire ou les déboires d’une armée devenue cohorte de mercenaires

Pour comprendre l’acharnement de Gitega, il faut regarder vers le front. L’engagement massif de la Force de défense nationale du Burundi (FDNB) en RDC, pour soutenir le régime de Félix Tshisekedi, a tourné au fiasco. Les pertes sont colossales. L’hôpital militaire de Kamenge déborde de blessés rapatriés en catimini, tandis que les familles des soldats tombés à Sange ou dans les Hauts Plateaux sont sommées de pleurer en silence, sans honneurs officiels.

L’armée burundaise, réputée pour son expertise dans les missions de maintien de la paix de l’ONU, s’est enlisée dans une guerre asymétrique qu’elle n’était pas préparée à mener pour le compte d’un tiers. Cette inaptitude au combat face à la montée en puissance de l’AFC/M23 a sapé le moral des troupes et l’autorité du président Ndayishimiye.

L’échec militaire a un coût politique, mais aussi financier. Les financements personnels que recevrait Evariste Ndayishimiye de la part de Félix Tshisekedi, comme le dénoncent plusieurs sources de l’opposition, ne suffisent plus à combler les trous d’une économie burundaise exsangue. Le fonds de commerce des réfugiés apparaît alors comme une bouée de sauvetage inespérée pour un régime qui a misé son va-tout sur un allié congolais lui-même en perte de vitesse, voire prêt à l’abdication face à la pression militaire et diplomatique.

L’ombre de Kinshasa et la fuite en avant de Gitega

La relation entre Ndayishimiye et Tshisekedi ressemble de plus en plus à un pacte de naufragés. En acceptant de servir de base arrière et de réservoir de légitimité humanitaire à Kinshasa, le Burundi s’isole sur la scène régionale. La fermeture de la frontière, au-delà de piéger les réfugiés, asphyxie les commerçants burundais qui dépendaient du marché congolais. Le carburant manque, les prix s’envolent, et la grogne monte à Bujumbura.

L’appel pressant à la solidarité internationale lancé par Brigitte Mukanga Eno (HCR) et les promesses de l’Union européenne (3 millions de dollars) sont perçus par beaucoup comme une prime à la mauvaise gouvernance. En finançant ces camps, la communauté internationale ne fait-elle pas qu’alimenter un système qui refuse la solution durable : la réouverture des frontières et le rapatriement volontaire ?

Le Burundi est aujourd’hui à la croisée des chemins. En choisissant de faire des réfugiés congolais une marchandise politique, Gitega joue avec le feu. L’épidémie de choléra qui décime les camps est le symptôme d’un échec plus profond : celui d’une diplomatie de la survie qui privilégie les intérêts financiers d’une élite au pouvoir sur la vie humaine.

Tant que les réfugiés seront considérés comme des « fonds de commerce » et que les frontières resteront des murs politiques plutôt que des passerelles économiques, la crise de la Ruzizi ne fera que s’aggraver. Le monde regarde ailleurs, mais à Busuma, Gatumba, Cishemere et Rumonge, le silence des morts du choléra crie l’urgence d’une remise en question totale de la stratégie de Gitega.

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Germain Bazukuri*

Journaliste et analyste politique, il a travaillé dans divers secteurs au Burundi et suivi de près l’évolution de la vie politique nationale. Cette expérience lui confère une fine connaissance des dynamiques du pouvoir et des enjeux politiques du pays.