Triple meurtre des sœurs italiennes à Kamenge en septembre 2014 : l’as du crime finit sa course dans les filets de la police italienne

Comme le dit l’adage populaire, la justice peut tarder mais elle finit souvent par rattraper ceux qui pensent lui échapper. L’enquête, pourtant classée deux fois faute d’éléments suffisants, a été relancée en 2024 après la publication d’un livre d’investigation de la journaliste italienne Giusy Baioni, consacré à ce triple meurtre.Une autre question intrigue désormais : comment ce présumé assassin s’est-il retrouvé en Italie ? A-t-il simplement émigré comme tant d’autres, ou bien son arrivée dans la péninsule a-t-elle été facilitée d’une manière ou d’une autre ?

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10.3.2026
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Justice

Le parquet de Parme, en Italie, a pris de court les milieux du pouvoir et du crime au Burundi en annonçant, le 26 février 2026, l’arrestation d’un certain Guillaume Harushimana, dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat de trois religieuses italiennes — les sœurs Lucia Pulici (75 ans), Olga Raschietti (83 ans) et Bernadetta Boggian (79 ans) — tuées les 7 et 8 septembre 2014 dans le quartier de Kamenge, au nord de Bujumbura, capitale économique du Burundi.

Installé en Italie, terre d’origine de ses présumées victimes, et longtemps protégé par les commanditaires du triple meurtre, Guillaume Harushimana se croyait manifestement à l’abri. D’autant plus que le dossier avait été classé sans suite à deux reprises et que certains de ses supposés protecteurs occupent encore aujourd’hui des positions de pouvoir au Burundi. Dans les jours qui avaient suivi la tragédie, plusieurs sources avaient évoqué la possible implication de figures importantes du régime, notamment Gervais Ndirakobuca, alias Ndakugarika, aujourd’hui président du Sénat, ainsi que le redouté chef des services de sécurité de l’époque, Adolphe Nshimirimana, souvent cité parmi les cerveaux présumés de l’opération.

Sœurs Lucia Pulici (75 ans), Olga Raschietti (83 ans) et Bernadetta Boggian (79 ans) — tuées les 7 et 8 septembre 2014 dans le quartier de Kamenge, au nord de Bujumbura, capitale économique du Burundi.

Pour brouiller les pistes et donner l’illusion d’une enquête rapide, les véritables instigateurs auraient fait arrêter un homme présenté comme le coupable idéal : Claude Butoyi, décrit par certains comme mentalement instable. Arrêté dans le même quartier de Kamenge peu après les faits, il reste aujourd’hui dans l’ombre, son dossier n’ayant jamais réellement permis d’éclairer les circonstances exactes du crime.

Le journal catholique La Croix rappelle que les enquêteurs italiens considèrent aujourd’hui l’arrestation comme un signal fort contre l’impunité dans ce dossier longtemps resté dans l’ombre.

Pourtant, dès le départ, de nombreuses zones d’ombre entouraient cette affaire. Certaines des religieuses ont été tuées alors que la police se trouvait déjà sur les lieux et encerclait la résidence. Une question fondamentale n’a jamais trouvé de réponse : comment l’assassin a-t-il pu franchir le dispositif policier pour tuer la 3eme sœur qui était encore en vie ? Pour beaucoup d’observateurs, une conclusion s’imposait déjà : il y avait nécessairement une main du pouvoir, ou du moins celle d’hommes liés au pouvoir.

Comme le dit l’adage populaire, la justice peut tarder mais elle finit souvent par rattraper ceux qui pensent lui échapper. L’enquête, pourtant classée deux fois faute d’éléments suffisants, a été relancée en 2024 après la publication d’un livre d’investigation de la journaliste italienne Giusy Baioni, consacré à ce triple meurtre.

Une autre question intrigue désormais : comment ce présumé assassin s’est-il retrouvé en Italie ? A-t-il simplement émigré comme tant d’autres, ou bien son arrivée dans la péninsule a-t-elle été facilitée d’une manière ou d’une autre ? Certains se demandent même si les services italiens n’auraient pas joué un rôle indirect dans cette trajectoire. Après tout, face au sentiment que la justice burundaise ne pourrait jamais traiter ce dossier de manière indépendante — tant les indices pointaient vers une implication d’acteurs étatiques — l’hypothèse d’une stratégie visant à amener le suspect sur le territoire italien afin de pouvoir l’y juger ne peut être totalement écartée.

Quoi qu’il en soit, l’arrestation de Guillaume Harushimana ouvre une phase nouvelle et potentiellement explosive. Loin de l’appareil répressif de Gitega, le suspect pourrait être tenté de parler librement. Si sa culpabilité venait à être établie, son témoignage pourrait exposer le rôle exact que certains responsables politiques ou sécuritaires burundais auraient joué dans l’assassinat de ces religieuses âgées, qui avaient consacré leur vie à servir les populations les plus vulnérables du Burundi.

Cette perspective constitue un risque politique majeur. Une instruction approfondie menée en Italie pourrait mettre au jour des éléments susceptibles de compromettre l’image internationale du régime burundais et de raviver les accusations de crimes politiques restées jusque-là sans réponse.

Reste également à savoir quelle attitude adoptera le régime de Gitega. Interviendra-t-il dans la procédure ou laissera-t-il la justice italienne suivre son cours, maintenant que plusieurs figures soupçonnées d’avoir été impliquées — notamment Adolphe Nshimirimana et l’ancien président Pierre Nkurunziza — sont aujourd’hui décédées ?

Cette affaire comporte aussi un risque diplomatique réel. Si les investigations italiennes mettent en lumière une implication directe ou indirecte d’acteurs étatiques burundais, les relations entre Rome et Bujumbura pourraient s’en trouver durablement affectées.

Pour l’instant, Guillaume Harushimana reste présumé innocent, comme le veut la règle dans tout État de droit. Mais si la justice italienne parvient à établir sa responsabilité, ce procès pourrait devenir bien plus qu’une simple affaire criminelle : il pourrait révéler l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire récente du Burundi.

Enfin, un dernier point mérite d’être souligné. Le fait que le suspect ait été arrêté en Italie — le pays d’origine des religieuses assassinées — ajoute une dimension symbolique et presque ironique à cette affaire. Mais il faudra veiller à ce que ce drame ne soit pas instrumentalisé politiquement, notamment par certains mouvements populistes ou d’extrême droite, qui pourraient être tentés d’exploiter ce cas pour stigmatiser les demandeurs d’asile ou les migrants originaires d’Afrique.

L’heure est désormais à la vérité et à la justice. Car, tôt ou tard, les artisans du crime finissent toujours par être rattrapés par l’histoire.

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