Armée burundaise : Quand la peur remplace le commandement, l’échec devient inévitable

En cherchant à contenir les désertions par la surveillance, la délation et la répression, le régime burundais ne fait que masquer temporairement une faillite profonde. Uvira n’est pas une anomalie.C’est le révélateur brutal d’une armée construite sur des compromis politiques, dirigée par des hommes mal préparés aux exigences intellectuelles et technologiques de la guerre moderne, et privée de sens.Une armée ne se gouverne pas par la peur. Elle se construit par la compétence, la légitimité et la vision. Le reste n’est qu’illusion armée.

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8.1.2026
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Politique

L’échec de l’armée burundaise à sécuriser Uvira n’est ni une surprise ni un accident de parcours. Il est l’aboutissement logique d’une implosion progressive de l’institution militaire, au point que le régime a désormais recours non plus au commandement professionnel et à la discipline militaire, mais à la surveillance policière pour maintenir ses troupes en ligne.

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Les faits sont têtus. Uvira est située à la frontière RDC–Burundi. Pour l’armée burundaise, il s’agit d’un théâtre d’opérations idéal : proximité immédiate des bases arrière, ravitaillement court et sécurisé, supériorité numérique sur le M23/AFC, connaissance du terrain. Face à elle, un mouvement armé venant du Nord-Kivu, opérant sur des lignes logistiques longues et exposées.
Et pourtant, ce sont les forces burundaises qui reculent, se figent ou se disloquent.

La raison est simple : on ne gagne pas une guerre avec une armée qui n’y croit plus, ni avec une armée mal préparée à la guerre moderne.

Une armée qui veut partir, un régime qui surveille

Les signes de désagrégation sont désormais visibles à tous les niveaux. Sur le terrain congolais, des soldats burundais sont battus, mal équipés, sous-payés, abandonnés à eux-mêmes, incapables de se replier. À Bujumbura, des militaires se pressent à la PAFE pour obtenir des passeports et « prendre la clé des champs ». À l’étranger, même des officiers supérieurs formés à l’extérieur désertent avant leur déploiement.

Face à cette hémorragie, le régime n’a pas choisi de réformer, mais de surveiller.

Le Service national des renseignements (SNR) a été mobilisé pour ralentir, bloquer ou criminaliser les désertions. Des agents en tenue civile surveillent les aéroports. Des militaires sont arrêtés sur la base de dénonciations internes. La délation devient un instrument de gestion des effectifs. La suspicion remplace la cohésion.

Une armée qui en arrive à surveiller ses propres soldats comme des suspects a déjà perdu l’essentiel : la confiance.

Le problème n’est pas que tactique : il est structurel et politique

Le discours officiel tente d’expliquer l’échec militaire en désignant l’ennemi, allant jusqu’à nier l’existence même du M23, présenté comme une simple émanation de l’armée rwandaise. Mais ce narratif ne résiste pas à la réalité vécue par les soldats burundais sur le terrain.

Si l'on admet, pour les besoins de l’argument, que les forces auxquelles ils faisaient face soient effectivement des éléments de la Rwanda Defence Force (RDF); et que selon des déclarations publiques de responsables américains aux Nations unies, le Rwanda aurait déployé entre 5 000 et 7 000 militaires pour appuyer le M23; comment expliquer alors que cet effectif relativement limité parvienne à tenir tête, puis à l’emporter avec une telle facilité, face à une coalition pro-Kinshasa comprenant les FARDC, les Wazalendo, les FDLR et près de 20 000 soldats burundais ?

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Si l’on se concentre uniquement sur les chiffres et le rapport de force, la conclusion est implacable : la faiblesse de l’armée burundaise est structurelle. Elle n’est ni circonstancielle ni accidentelle.

Il est profondément humiliant de constater qu’une armée autrefois respectée dans la région est aujourd’hui désorientée, mal commandée et privée de vision, malgré un avantage numérique et logistique évident.

Une armée héritée de la rébellion, pas construite pour la guerre moderne

Cette faiblesse structurelle s’explique en grande partie par la manière dont l’armée burundaise a été reconfigurée à l’issue de la guerre civile. Une proportion significative de ses cadres actuels est issue des anciennes rébellions du CNDD-FDD. Leur intégration dans l’armée nationale s’est faite au nom de la paix politique, mais sans exigences professionnelles réelles, ni critères rigoureux de compétence.

Beaucoup de ces anciens combattants disposaient d’un faible niveau de formation académique. Ils n’avaient ni le bagage intellectuel ni les prérequis nécessaires pour intégrer des académies militaires d’élite, où l’on enseigne non seulement l’art et la science militaires, mais aussi le commandement stratégique, la logistique moderne, la planification opérationnelle avancée et le management d’institutions militaires complexes.

Ils n’ont jamais été sérieusement recyclés ni professionnalisés. Au contraire, ils ont été propulsés à des postes de très haut commandement — généraux, chefs d’état-major, commandants d’unités stratégiques — non pas en raison de leurs compétences, mais en vertu de leur loyauté politique et de leur passé dans la rébellion.

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Cette logique rappelle tristement la méthode de Mobutu Sese Seko. Au Zaïre, la loyauté au chef avait remplacé la compétence comme critère de promotion. Le résultat fut une armée pléthorique, clientéliste et mal équipée, incapable de faire face à une armée rwandaise pourtant bien plus réduite, et une défaite militaire éclair qui entraîna l’effondrement d’un régime installé depuis plus de trois décennies.

L’histoire semble aujourd’hui se répéter. On ne dirige pas une armée moderne avec des réflexes de guérilla. On ne gagne pas des guerres contemporaines avec des cadres mal préparés intellectuellement, prisonniers de logiques politiques et incapables d’intégrer les mutations technologiques.

Une armée bloquée dans les années 1970–1980

À ces failles humaines s’ajoute un retard technologique abyssal. L’armée burundaise combat encore, dans une large mesure, avec une doctrine, des équipements et une mentalité hérités des années 1970 et 1980.

Alors que la guerre moderne repose sur le renseignement en temps réel, les drones, la guerre électronique, la mobilité rapide et la coordination interarmes; la FDNB reste enfermée dans une chaîne de commandement rigide et politisée, des équipements obsolètes et une très faible capacité d’adaptation tactique.

Le retard à combler est immense, et dans une guerre asymétrique comme celle de l’est de la RDC, ce retard est fatal.

Une guerre sans légitimité, une armée sans âme

Mais au-delà des failles techniques et structurelles, la fracture est surtout morale et politique. La question que se posent les militaires burundais eux-mêmes est simple et dévastatrice : pourquoi se battent-ils ?

Il n’y a eu ni débat parlementaire, ni mandat clair, ni justification nationale convaincante. La participation du Burundi à cette guerre, bien qu’habillée du vernis juridique d’une convention bilatérale entre Gitega et Kinshasa, demeure un sujet interdit de débat au Burundi.

Or, une guerre sans objectif lisible ne produit pas des héros, mais des fuyards. Et ce ne sont ni le SNR, ni la peur, ni la surveillance généralisée qui pourront remplacer ce qui manque aujourd’hui à l’armée burundaise : une cause légitime, un leadership compétent et une vision claire.

On ne réforme pas une armée par la peur

En cherchant à contenir les désertions par la surveillance, la délation et la répression, le régime burundais ne fait que masquer temporairement une faillite profonde. Uvira n’est pas une anomalie.
C’est le révélateur brutal d’une armée construite sur des compromis politiques, dirigée par des hommes mal préparés aux exigences intellectuelles et technologiques de la guerre moderne, et privée de sens.

Une armée ne se gouverne pas par la peur. Elle se construit par la compétence, la légitimité et la vision. Le reste n’est qu’illusion armée.

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